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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2209536

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2209536

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2209536
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Versailles a examiné la requête de M. B, ressortissant marocain, contestant l'arrêté du préfet des Yvelines du 23 juin 2022 lui retirant sa carte de résident. Le tribunal a rejeté la demande d'annulation, considérant que le retrait était légalement fondé sur l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en raison de condamnations pénales définitives pour rébellion. Il a estimé que la mesure ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale (article 8 de la CEDH) ni à l'intérêt supérieur de l'enfant (article 3-1 de la CIDE). Les conclusions accessoires ont été rejetées par voie de conséquence.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Basmadjian, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 juin 2022 par lequel le préfet des Yvelines lui a retiré sa carte de résident et fait obligation de la restituer ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui délivrer un duplicata de sa carte de résident valable du 20 février 2020 au 19 février 2030 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'une insuffisance de motivation et n'a pas été précédé d'un examen sérieux et approfondi de sa situation ;

- il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que son comportement n'est pas de nature à caractériser une menace effective, actuelle et suffisamment grave à l'ordre public ;

- il porte une atteinte excessive au droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il porte atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 novembre 2023, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Un mémoire, présenté pour M. B, a été enregistré le 10 septembre 2024, après clôture de l'instruction intervenue le 8 septembre 2024 en application des dispositions de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord du 9 octobre 1987 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi ;

- le code pénal ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bélot,

- et les observations de Me Ksantini, substituant Me Basmadjian, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant marocain né le 23 juin 1981, s'est vu délivrer une première carte de résident valable du 17 novembre 1999 au 18 novembre 2000, renouvelée en dernier lieu pour la période du 20 février 2020 au 19 février 2030. Par un arrêté du 23 juin 2022, le préfet des Yvelines a retiré sa carte de résident à M. B et lui a fait obligation de la restituer. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " Si un étranger qui ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application des articles L. 631-2 ou L. 631-3 est titulaire d'une carte de résident cette dernière peut lui être retirée s'il fait l'objet d'une condamnation définitive sur le fondement des articles 433-3,433-4, des deuxième à quatrième alinéas de l'article 433-5, du deuxième alinéa de l'article 433-5-1 ou de l'article 433-6 du code pénal. / Une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " lui est alors délivrée de plein droit ".

3. Il résulte de ces dispositions que la carte de résident peut être retirée à un étranger qui a notamment commis les infractions de rébellion ou de violence à l'encontre d'une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public. Si aucune restriction tenant à l'existence d'une menace à 1'ordre public n'est prévue au renouvellement d'une carte de résident, qui est de plein droit, l'autorité administrative peut toutefois refuser ce renouvellement à un étranger qui ne peut faire l'objet d'une mesure d'expulsion en application des articles L. 631-2 ou L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qui fait l'objet d'une condamnation définitive sur le fondement des articles du code pénal mentionnés au point précédent, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " lui étant alors délivrée de plein droit.

4. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Il résulte de l'instruction que M. B a été définitivement condamné par le tribunal correctionnel de Versailles le 22 mai 2007 à une peine de huit mois d'emprisonnement et par la cour d'appel de Versailles le 23 mai 2011 à une peine de quatre mois d'emprisonnement pour des faits notamment de rébellion. Ces faits sont réprimés par les articles 433-3 et 433-6 du code pénal. Il résulte, toutefois, également de l'instruction que M. B, arrivé en France à l'âge de deux ans, justifiait d'une ancienneté de séjour sur le territoire français de trente-neuf ans à la date d'intervention de l'arrêté en litige. Il est père d'une enfant française majeure résidant en France. Par ailleurs, les condamnations pénales retenues à l'encontre de M. B portent sur des faits commis plus de douze ans avant l'intervention de l'arrêté attaqué, M. B ayant pu bénéficier, postérieurement à ces condamnations, d'un renouvellement de sa carte de résident. Dans ces conditions, et dès lors qu'il n'est pas établi que l'intéressé se serait vu délivrer de plein droit une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", le préfet des Yvelines, en procédant au retrait de la carte de résident de M. B, a porté aux droits de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels l'arrêté a été pris et a, par conséquent, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 23 juin 2022 du préfet des Yvelines doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement la restitution à M. B de la carte de résident irrégulièrement retirée. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet des Yvelines, ou au préfet compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, de procéder à cette restitution dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 23 juin 2022 par laquelle le préfet des Yvelines a retiré à M. B sa carte de résident et fait obligation de la restituer est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, de restituer à M. B sa carte de résident dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 200 euros en application des dispositions de L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Féral, président,

M. Bélot, premier conseiller,

M. Perez, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

signé

S. Bélot Le président,

signé

R. Féral

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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