lundi 1 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2305107 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | CLAROU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 juin 2023 et 22 février 2024, Mme F A, représentée par Me Clarou, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 15 mars 2023 par lequel le préfet des Yvelines a rejeté sa demande tendant à l'admission au séjour en France, au titre du regroupement familial, de son époux ;
3°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de non admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat cette même somme à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur d'appréciation et d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles des articles 3-1 et 9 de la convention internationale des droits de l'enfant et est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de ces stipulations.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 janvier 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués par Mme A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,
- et les observations de Me Clarou, représentant Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E A, ressortissante ivoirienne née le 31 mai 2000, est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 12 juin 2020 au 11 juin 2024. Elle a déposé le 16 juin 2022 auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) une demande de regroupement familial au bénéfice de son époux, M. G C, ressortissant ivoirien né le 28 avril 1992. Par un arrêté du 15 mars 2023, le préfet des Yvelines a rejeté cette demande. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".
3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, par un arrêté du 30 janvier 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 78-2023-024 du même jour, le préfet des Yvelines a donné délégation à M. B D, directeur des migrations, pour signer l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée doit être écarté.
5. En deuxième lieu, il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'avant de refuser à Mme A le bénéfice du regroupement familial sollicité, le préfet des Yvelines n'aurait pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle et familiale.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ayant repris à compter du 1er mai 2021 les dispositions anciennement codifiées à l'article L. 411-5 du même code invoquées par la requérante : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". L'article L. 434-8 dispose que : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1° de l'article L. 434-7 toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. / Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'Etat, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième () ". L'article R. 434-4 du même code prévoit que : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes () ".
7. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur et de son conjoint est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette même période, même si, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, il est toujours possible, pour le préfet, de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande. Dans ce dernier cas, la période de référence de douze mois est celle précédant la date de la décision par laquelle le préfet statue sur la demande de regroupement familial.
8. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par Mme A au profit de son époux, le préfet des Yvelines s'est fondé sur la circonstance que les ressources de l'intéressée étaient en moyenne inférieures sur les douze mois précédant sa demande au minimum requis au sens des dispositions de l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. Au cas particulier, d'une part, il ressort des pièces du dossier, en particulier des bulletins de salaire produits par la requérante et de l'enquête diligentée par l'OFII, que Mme A a perçu au cours des douze mois précédant sa demande des salaires pour un montant total de 14 264,23 euros bruts. Ses ressources s'élevaient ainsi à 1 188,69 euros bruts mensuels et étaient donc inférieures à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période dont le montant était de 1 587,07 euros bruts. Par ailleurs, elle a perçu au cours des douze mois précédant la décision attaquée des salaires pour un montant total de 13 893,29 euros bruts, soit un revenu mensuel moyen de 1 157,77 euros bruts, inférieur à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période dont le montant était de 1 663,02 euros bruts.
10. D'autre part, Mme A soutient que le préfet des Yvelines a commis une erreur de droit en ne prenant pas en compte les ressources salariales perçues par son époux au cours de la période de référence, lequel vit en Côte d'Ivoire et y travaille en tant que technicien. Toutefois, si Mme A justifie des ressources touchées par son époux au cours d'une partie de la période de référence, elle n'établit pas que les revenus de ce dernier, qui n'est pas régulièrement établi en France, continueront à lui être versés lorsqu'il quittera son pays d'origine et qu'ils alimenteront durablement et suffisamment le budget de la famille. Par suite, c'est par une exacte application des dispositions précitées que le préfet des Yvelines n'a pas pris en compte les revenus perçus par son époux. Dans ces conditions, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision méconnaitrait les dispositions précitées, ni qu'elle serait entachée d'une erreur de fait ou d'une erreur d'appréciation. Les moyens doivent être écartés.
11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'Homme : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet dispose d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu de rejeter la demande même dans le cas où l'étranger demandeur du regroupement ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions requises tenant aux ressources ou au logement, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale.
12. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
13. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme A s'est mariée en Côte d'Ivoire avec M. C le 12 août 2021. Ils ont eu une fille née le 2 février 2023 en France. Il n'est pas établi qu'il existait avant la date de leur mariage, qui a un caractère récent, une communauté de vie plus ancienne et stable. En outre, la décision attaquée ne fait pas obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Côte d'Ivoire, où Mme A est légalement admissible, ni à ce que la communauté de vie s'y poursuive, notamment par des séjours réguliers d'une durée suffisante pour permettre l'entretien de liens entre son époux et leur fille. Elle n'a pas non plus pour effet de l'obliger à s'installer durablement en Côte d'Ivoire auprès de lui, ni de séparer leur fille de sa mère avec laquelle elle vit. Il est toujours loisible à la requérante de présenter une nouvelle demande de regroupement familial dès que ses ressources le lui permettront. Si la requérante soutient avoir des difficultés liées à sa santé et s'il ressort des pièces du dossier qu'elle a fait l'objet d'arrêts maladie successifs, elle n'établit pas la teneur de ces difficultés, ni en quoi la présence de son époux à ses côtés serait nécessaire à cet égard. Par suite, la décision attaquée n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation au regard de ces stipulations doit être écarté.
14. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 9 de la même convention : " 1. Les Etats parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l'intérêt supérieur de l'enfant. Une décision en ce sens peut être nécessaire dans certains cas particuliers, par exemple lorsque les parents maltraitent ou négligent l'enfant, ou lorsqu'ils vivent séparément et qu'une décision doit être prise au sujet du lieu de résidence de l'enfant ".
15. Les stipulations de l'article 9 de la convention relative aux droits de l'enfant créent seulement des obligations entre Etats sans ouvrir de droits aux intéressés. Mme A ne peut donc utilement se prévaloir de ces stipulations.
16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 15 mars 2023 du préfet des Yvelines. Ses conclusions à fin d'annulation de cet arrêté ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Mme A est admise à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, à Me Clarou et au préfet des Yvelines.
Délibéré après l'audience du 17 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Dely, présidente,
Mme Rivet, premier conseiller,
M. Gibelin, premier conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2024.
Le rapporteur,
signé
F. Gibelin
La présidente,
signé
I. Dely La greffière,
signé
A. Gateau
La République mande et ordonne au préfet des Yvelines, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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