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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2308753

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2308753

lundi 17 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2308753
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantPOULIQUEN-GOURMELON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée les 24 octobre 2023, M. A B, représenté par Me Pouliquen-Gourmelon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 août 2023 par lequel le préfet des Yvelines a retiré sa carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui délivrer une carte de résident, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 400 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de sa situation personnelle et apparaît disproportionné au regard de sa situation individuelle et de la gravité des faits qui lui sont reprochés.

Par courrier du 28 janvier 2025, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de de la substitution, en tant que fondement légal de l'arrêté du 28 août 2023, des dispositions de l'article L. 432-11du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à celles de l'article L. 432-12 du même code, visées par le préfet des Yvelines.

Par un mémoire enregistré le 28 janvier 2025, le préfet des Yvelines a présenté des observations en réponse au moyen d'ordre public.

Par un mémoire enregistré le 30 janvier 2025, M. B, représenté par Me Pouliquen-Gourmelon, a présenté des observations en réponse au moyen d'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience sur ce litige en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Degorce a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant marocain, né le 16 janvier 1975 à Ajarmouasse, a bénéficié de plusieurs cartes de résident dont la dernière, délivrée le 23 mars 2013, était valable jusqu'au 22 mars 2023. A l'occasion de sa dernière demande de renouvellement, le 6 février 2023, le préfet des Yvelines, par la décision du 28 août 2023 dont il demande l'annulation, a procédé au retrait de sa carte de résident.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " Si un étranger qui ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application des articles L. 631-2 ou L. 631-3 est titulaire d'une carte de résident cette dernière peut lui être retirée s'il fait l'objet d'une condamnation définitive sur le fondement des articles 433-3,433-4, des deuxième à quatrième alinéas de l'article 433-5, du deuxième alinéa de l'article 433-5-1 ou de l'article 433-6 du code pénal. Une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" lui est alors délivrée de plein droit. ". Aux termes de l'article L. 432-11 du même code : " Tout employeur titulaire d'une carte de résident peut se la voir retirer s'il a occupé un travailleur étranger en violation des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail ".

3. D'une part, pour retirer la carte de résident dont M. B bénéficiait et dont la durée de validité expirait le 22 mars 2023, le préfet des Yvelines s'est fondé sur le fait que l'intéressé avait été condamné le 2 juillet 2018 par le tribunal de grande instance de Versailles à 120 heures de travaux d'intérêt général à accomplir dans un délai de un an et six mois pour des faits de recours aux services d'une personne exerçant un travail dissimulé et d'un étranger non muni d'une autorisation de travail salarié. Une telle condamnation n'étant pas prononcée sur le fondement des articles 433-3, 433-4, aux deuxième à quatrième alinéas de l'article 433-5, au deuxième alinéa de l'article 433-5-1 ou à l'article 433-6 du code pénal, visant des infractions distinctes, M. B ne relevait pas des hypothèses limitativement énumérées par l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, du champ d'application duquel il ne relevait pas. Toutefois, la décision de retrait du titre de séjour de M. B, fondée sur ce qu'il a employé un travailleur étranger qui ne disposait pas d'autorisation de travail, trouve son fondement légal dans les dispositions précitées de l'article L. 432-11 du même code. Ce fondement légal peut être substitué à l'article L. 432-12, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'application qu'elle fait de ces deux articles.

4. D'autre part, la mesure de retrait de la carte de résident, telle que prévue par les dispositions précitées de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, revêt le caractère d'une sanction dont la contestation conduit le juge à vérifier la proportionnalité à la gravité des faits reprochés.

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France en 1989, à l'âge de treize ans dans le cadre de la procédure de regroupement familial. Il y a poursuivi l'ensemble de sa scolarité puis son activité professionnelle. Il s'y est marié à deux reprises et est le père de quatre enfants nés en France en 2003, 2004, 2010 et 2015. En outre, il indique sans être contredit avoir toujours bénéficié d'une carte de résident dont la dernière, délivrée le 23 mars 2013, expirait le 23 mars 2023. Enfin, il y justifie d'une insertion professionnelle stable et ancienne. S'il a été condamné par le tribunal de grande instance de Versailles, le 2 juillet 2018, à cent vingt heures de travaux d'intérêt général pour avoir eu recours aux services de trois personnes exerçant un travail dissimulé et non munies d'une autorisation de travail, ces faits demeurent isolés, le préfet n'établissant par aucune pièce versée aux débats que M. B serait défavorablement connu des services de police pour des faits d'usage de faux en écriture. Enfin, il ressort de l'ordonnance du 7 novembre 2018 du tribunal de grande instance de Versailles que l'un de ses salariés lui avait fourni, pour travailler, un faux titre de séjour. Par suite, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, notamment du caractère isolé du délit commis par M. B ainsi que de la durée et des conditions de son séjour en France et de son insertion familiale et professionnelle, la sanction contestée a revêtu un caractère disproportionné par rapport à la gravité des faits reprochés.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 28 août 2023 par laquelle le préfet des Yvelines a procédé au retrait de sa carte de résident.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. L'exécution du présent jugement implique seulement mais nécessairement que le préfet des Yvelines réexamine la demande de renouvellement de la carte de résident dont M. B était titulaire du 23 mars 2013 au 22 mars 2023 et dont le préfet se trouve ressaisi du fait de l'annulation de la décision de retrait par le présent jugement. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre à cette autorité administrative de procéder à ce réexamen et de prendre une nouvelle décision dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 août 2023, par lequel le préfet des Yvelines a procédé au retrait de la carte de résident de M. B, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines de réexaminer la demande de renouvellement de la carte de résident de M. B, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 3 février 2025, à laquelle siégeaient :

- Mme Lellouch, présidente,

- Mme Lutz, première conseillère,

- Mme Degorce, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 février 2025.

La rapporteure,

signé

Ch. DegorceLa présidente,

signé

J. Lellouch

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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