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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2401116

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2401116

vendredi 17 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2401116
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantBOIARDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 et 22 février 2024, Mme B A, représentée par Me Boiardi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 janvier 2024 par lequel le préfet des Yvelines a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, et a fixé le pays à destination duquel elle devait être renvoyée ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines ou à tout préfet territorialement compétent de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans le délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et, en toute hypothèse, de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou, en cas d'attribution de l'aide juridictionnelle, de verser cette somme à son avocat, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision portant refus de séjour est insuffisamment motivée et procède d'un examen non sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard des liens entretenus par ses enfants avec leurs pères respectifs, titulaires de cartes de résident en France ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale dès lors qu'elle repose sur une décision de refus de séjour elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée et procède d'un examen non sérieux de sa situation personnelle ;

- elle contrevient également à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle contrevient aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale dès lors qu'elle repose sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle méconnait l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 6.2 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 en ce qu'elle exclut l'Italie de la liste des pays vers lesquels elle pourrait être reconduite dès lors qu'elle est titulaire d'un titre de résident délivré par les autorités italiennes.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 mars 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens ne sont pas fondés.

L'instruction a été close, en dernier lieu, au 12 avril 2024.

Mme A a déposé une demande d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milon,

- et les observations de Me Boiardi, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante ivoirienne née en 1994, déclare être entrée en France pour la dernière fois le 14 février 2014, et s'y maintenir depuis lors. Elle a présenté, le 17 octobre 2023, une demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 10 janvier 2024, le préfet des Yvelines a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel elle devait être renvoyée. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions contenues dans l'arrêté attaqué :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il est fait application et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle et familiale de Mme A, faisant, en particulier, mention des éléments ayant trait à la durée alléguée de la présence en France et à la vie familiale de l'intéressée, notamment de ses enfants. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées et permet ainsi à la requérante d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté doit être écarté.

4. En second lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté procèderait d'un examen incomplet de la situation personnelle de Mme A, celui-ci mentionnant notamment la présence en France de ses deux enfants, respectivement nés en 2015 et 2019. Si Mme A reproche à l'arrêté de ne pas faire état des liens entretenus entre ses enfants et leurs pères respectifs, elle n'établit pas, ni même n'allègue avoir elle-même mentionné l'existence de tels liens auprès du préfet. Le moyen tiré du défaut d'examen complet de la situation de l'intéressée doit donc être écarté.

Sur les moyens dirigés contre la décision portant refus de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ". Et aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

6. D'une part, si elle allègue résider en France depuis 2014, Mme A, qui se déclare célibataire, ne justifie de sa présence continue en France que depuis 2019. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que ses deux enfants, respectivement nés en 2015 et 2019, de pères différents, sont actuellement scolarisés, pour l'ainé, en classe de CE2, et pour la plus jeune, en classe de moyenne section. Si Mme A fait valoir que ses enfants entretiendraient des liens affectifs avec leurs pères respectifs, titulaires de cartes de résident, et que ces derniers contribueraient à leur entretien et à leur éducation, notamment en les accueillant régulièrement à leur domicile et en lui versant une pension alimentaire, les pièces qu'elle produit, en particulier les attestations des deux pères, les photographies, les extraits des conversations téléphoniques entretenues avec ces deux pères, ainsi que les extraits de réseaux sociaux, ne permettent pas d'établir l'existence de contacts réguliers entre ses enfants et leurs pères, en particulier au cours de l'année 2023. Les pièces versées au dossier n'établissent notamment pas que ses enfants auraient rendu régulièrement visite à leurs pères respectifs, au cours de la période récente. Il n'est pas davantage justifié que ces deux pères contribueraient, de manière régulière et stable, aux frais d'entretien des enfants. Mme A ne justifie pas, par ailleurs, avoir exercé une activité professionnelle durable en France. Enfin, il ressort de ses propres déclarations que ses parents et ses deux sœurs résident dans son pays d'origine, où elle a donc conservé des attaches familiales. Par suite, en prenant la décision attaquée de refus de séjour, le préfet des Yvelines ne peut être regardé comme ayant porté au droit de Mme A au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par cette décision. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. / () ".

8. Au vu des éléments énoncés au point 6 ci-dessus, le préfet ne peut être regardé comme ayant commis une erreur manifeste d'appréciation en estimant que la situation de Mme A ne répondait pas à des considérations humanitaires ou à des motifs exceptionnels justifiant son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En troisième lieu, la décision attaquée ne peut, pour les mêmes raisons, être regardée comme entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation, ou sur celle de ses enfants.

Sur les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la requérante n'est pas fondée à exciper de l'illégalité du refus de titre de séjour pris à son encontre à l'appui de son recours formé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français.

11. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 6 et 9 du présent jugement, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

12. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

13. Il résulte de ce qui est énoncé au point 6 du présent jugement que les enfants de Mme A peuvent la suivre dans son pays d'origine, où ils pourront poursuivre leur scolarité. Dès lors, la décision attaquée ne peut être regardée comme étant intervenue sans prise en compte de l'intérêt supérieur des enfants de l'intéressée. Le moyen tiré du non-respect des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit donc être écarté.

Sur les moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la requérante n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre à l'appui de son recours formé contre la décision portant fixation du pays de renvoi.

15. En second lieu, aux termes de l'article 6 de la directive du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier : " Les ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier sur le territoire d'un État membre et titulaires d'un titre de séjour valable ou d'une autre autorisation conférant un droit de séjour délivrés par un autre État membre sont tenus de se rendre immédiatement sur le territoire de cet autre État membre. En cas de non-respect de cette obligation par le ressortissant concerné d'un pays tiers ou lorsque le départ immédiat du ressortissant d'un pays tiers est requis pour des motifs relevant de l'ordre public ou de la sécurité nationale, le paragraphe 1 s'applique. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible ".

16. Mme A ne justifie pas, par les pièces qu'elle produit, en particulier par la déclaration de perte de documents qu'elle a déposée le 3 septembre 2020 auprès des services de police, qu'elle aurait été titulaire d'un titre de séjour italien en cours de validité à la date de l'arrêté attaqué. Dès lors, la décision attaquée ne peut, en ce qu'elle ne prévoit pas la possibilité d'un renvoi en Italie, être regardée comme ayant été prise en méconnaissance des dispositions précitées de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ou de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées, de même, par voie de conséquence, que celles aux fins d'injonction, d'astreinte et d'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 3 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Rollet-Perraud, présidente,

- Mme Mathou, première conseillère,

- Mme Milon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2024.

La rapporteure,

Signé

A. Milon

La présidente,

Signé

C. Rollet-Perraud La greffière,

Signé

A. Lloria

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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