Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2401351

vendredi 17 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2401351
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 février 2024, M. B A, représenté par Me Liger, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 juillet 2023 par lequel le préfet des Yvelines a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il devait être renvoyé ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de trente jours suivant la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente et sans délai, une autorisation provisoire de séjour, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande et de lui délivrer, dans l'attente et dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celui-ci renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- il a présenté une demande d'aide juridictionnelle dans le délai de recours ;

- la décision portant refus de séjour est insuffisamment motivée dès lors qu'elle n'envisage pas son éventuelle admission exceptionnelle au séjour et n'explicite pas les motifs conduisant au rejet de sa demande de titre de séjour pour soins ;

- elle est irrégulière en l'absence de consultation de la commission du titre de séjour, ainsi que le prévoient les articles L. 432-13 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision procède d'un examen incomplet de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 425-9 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'absence de publication des fiches " pays et pathologies " sur lesquelles s'appuie l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) l'empêchant de contester la position prise par ce dernier ; en outre, la présence de son frère à ses côtés est indispensable ;

- elle méconnait les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination sont illégales dès lors qu'elles reposent sur une décision de refus de séjour elle-même illégale ;

- elles sont entachées des mêmes illégalités que celles entachant la décision portant refus de séjour.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mars 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens ne sont pas fondés.

L'instruction a été close, en dernier lieu, au 12 avril 2024.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milon,

- et les observations de Me Didier Liger, substituant Me Marie Liger, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant sénégalais né en 1968, déclare être entré en France en 2004 et s'y maintenir depuis lors. Il a été mis en possession d'un titre de séjour en qualité de travailleur temporaire, valable du 1er août 2021 au 31 juillet 2022. Il a présenté une demande de changement de statut, en vue d'obtenir un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 19 juillet 2023, le préfet des Yvelines a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel il devait être renvoyé. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions en annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il est fait application et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle et familiale de M. A, faisant, en particulier, mention du sens détaillé de l'avis émis par le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et des éléments relatifs à sa situation personnelle. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées, notamment celle portant refus de séjour, et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'il a présenté une demande de changement de statut en vue d'obtenir un titre de séjour pour raisons de santé, et non une demande d'admission exceptionnelle au séjour, M. A ne peut utilement reprocher à l'arrêté une insuffisance de motivation sur ce point.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté procèderait d'un examen incomplet de la situation personnelle de M. A.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / () ".

5. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi et d'un accès effectif à ce traitement. La partie qui justifie d'un avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'accès effectif à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

6. Pour refuser le titre de séjour de M. A, le préfet des Yvelines a notamment fondé son appréciation sur l'avis émis le 8 mars 2023 par le collège des médecins de l'OFII précisant que si l'état de santé de l'intéressé nécessite une prise en charge médicale, le défaut d'une telle prise en charge ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Les documents produits par M. A ne contredisent pas l'avis émis par le collège des médecins de l'OFII selon lequel l'absence de prise en charge de son état de santé n'est pas susceptible d'entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Dès lors, M. A ne peut utilement faire valoir que les soins nécessaires à sa prise en charge ne seraient pas accessibles dans son pays d'origine, ce qui, au demeurant, n'est pas établi. Il ne peut davantage utilement critiquer l'absence de publication des fiches au vu desquelles l'OFII examine la disponibilité des soins dans le pays d'origine. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait commis une erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance () ". Il résulte de ces dispositions que le préfet est tenu de saisir la commission du titre de séjour du seul cas des étrangers qui remplissent effectivement les conditions prévues aux articles visés par ces dispositions, et auxquels il envisage néanmoins de refuser le titre de séjour sollicité, et non de celui de tous les étrangers qui s'en prévalent. Ainsi qu'il a été dit au point précédent, M. A ne remplissait pas les conditions prévues par l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour se voir délivrer un titre de séjour. Dès lors, le préfet n'était pas tenu de soumettre son cas à la commission du titre de séjour avant de rejeter sa demande.

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. / () ".

9. Ainsi qu'il a été dit au point 2 du présent jugement, M. A n'a pas présenté de demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet n'était, dès lors, pas tenu de soumettre son cas à la commission du titre de séjour en application de ces dispositions.

10. En cinquième lieu, le requérant n'ayant pas présenté de demande sur ce fondement et le préfet n'ayant pas examiné d'office son droit au séjour à ce titre, il ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. Si M. A allègue résider en France depuis 2004, les pièces qu'il produit dans la présente instance ne permettent pas d'en justifier. Par ailleurs, il ressort des indications portées par l'intéressé dans le formulaire de demande de changement de statut que ses deux enfants, son épouse, ainsi que sa mère, et certains de ses frères et sœurs résident au Sénégal, où lui-même a vécu, à tout le moins jusqu'à l'âge de 36 ans, en tenant compte de la date à laquelle il déclare être entré en France. Par suite, en dépit de la volonté d'intégration professionnelle démontrée par M. A, qui produit des bulletins de salaire établis au titre de l'année 2014, et de la présence régulière en France de l'un de ses frères, qui l'aide dans les actes de la vie quotidienne depuis son accident vasculaire cérébral survenu au Sénégal au cours du mois de décembre 2019, le préfet ne peut être regardé comme ayant porté au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels a été pris l'arrêté attaqué. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.

13. En septième lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, l'épouse de M. A ainsi que ses enfants résident au Sénégal. Ainsi, l'aide quotidienne nécessaire à l'intéressé suite à son accident vasculaire cérébral, actuellement assurée en France par l'un de ses frères, pourra lui être apportée par ses proches, résidant au Sénégal. Par suite, et en tout état de cause, la décision refusant à M. A la délivrance d'un titre de séjour ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. En huitième lieu, la décision attaquée ne peut, pour les raisons énoncées aux points 6, 12 et 13 du présent jugement, être regardée comme entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

15. En neuvième lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 14 du présent jugement que le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision de refus de séjour prise à son encontre pour contester la mesure d'éloignement et la décision fixant le pays de destination dont celle-ci est assortie, et il ne peut davantage soutenir, pour les mêmes raisons, que ces décisions seraient entachées des mêmes illégalités que celles entachant, d'après lui, la décision portant refus de séjour.

16. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées, de même, par voie de conséquence, que celles aux fins d'injonction et d'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 3 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Rollet-Perraud, présidente,

- Mme Mathou, première conseillère,

- Mme Milon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2024.

La rapporteure,

Signé

A. Milon

La présidente,

Signé

C. Rollet-Perraud La greffière,

Signé

A. Lloria

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.