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Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2402076

mardi 3 novembre 2026

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2402076
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL VERPONT AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 mars 2024, la SELARL Mars, agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la SAS Dexim, représentée par Me Bluet, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Chatou à lui verser une somme totale de 237 763,43 euros en réparation du préjudice financier qu’elle impute à l’illégalité fautive de l’arrêté du 6 juillet 2021 par lequel le maire a retiré le permis de construire du 4 mars 2021 qui lui avait été tacitement accordé pour la construction, après la démolition des constructions existantes, de quatre maisons individuelles comprenant onze emplacements de stationnement en sous-sol sur une parcelle située 71 à 75 route de Carrières-sur-Seine, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Chatou une somme de 5 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que l’arrêté du 6 juillet 2021 a été jugé illégal par un jugement n° 2107825 du tribunal administratif de Versailles du 9 juin 2023, devenu définitif ; que cette illégalité constitue une faute de nature à engager la responsabilité pour faute simple de la commune de Chatou ; que la SAS Dexim a subi un préjudice financier qu’elle évalue à une somme totale de 237 763,43 euros, constitué des frais d’élaboration du dossier de demande de permis de construire engagés en pure perte, notamment, les honoraires facturés par les cabinets de géomètres-experts et d’architectes et par les entreprises spécialisées dans les études thermiques et de sol, des frais de personnel et les frais généraux de fonctionnement exposés en pure perte dans le cadre de l’élaboration du projet, de la perte des bénéfices escomptés par l’opération immobilière projetée et, enfin, des frais d’avocats exposés pour les besoins de sa défense, consécutifs au retrait du permis de construire.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 avril 2026, la commune de Chatou, représentée par Me Lalanne, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de la requérante une somme de 3 500 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les conclusions indemnitaires ne sont pas fondées.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
• le code de l’urbanisme,
• le code civil ;
• le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
• le rapport de Mme Hardy, rapporteure,
• les conclusions de M. Fraisseix, rapporteur public,
• les observations de Me Lalanne, représentant la commune de Chatou.


Une note en délibéré a été enregistrée le 13 octobre 2026 pour la commune de Chatou.


Considérant ce qui suit :
1. La SAS Dexim a sollicité, le 8 octobre 2020, un permis de construire pour la construction, après la démolition des constructions existantes, de quatre maisons individuelles comprenant onze emplacements de stationnement en sous-sol sur une parcelle située 71 à 75 route de Carrières-sur-Seine à Chatou. Le silence gardé par la commune sur cette demande a donné lieu à la délivrance, le 4 mars 2021, d’un permis de construire tacite. Par un arrêté du 6 juillet 2021 le maire de Chatou a retiré ce permis de construire. Par un jugement n° 2107825 du 9 juin 2023, devenu définitif, le tribunal administratif de Versailles a annulé l’arrêté du 6 juillet 2021 aux motifs que la fraude opposée par le maire de Chatou pour procéder au retrait du permis de construire tacite au-delà du délai de trois mois imparti par les dispositions de l’article L. 424-5 du code de l’urbanisme n’était pas établie et que les autres motifs opposés, selon lesquels le projet méconnaissait plusieurs articles du règlement du PLU communal applicables à la zone UV, étaient insusceptibles de fonder le retrait de permis de construire au-delà de l’expiration du délai de trois mois imparti. Par une réclamation préalable indemnitaire notifiée à la commune de Chatou le 4 avril 2022, la SAS Dexim a demandé le versement d’une somme totale de 272 198 euros en réparation du préjudice financier qu’elle impute à l’illégalité fautive de l’arrêté du 6 juillet 2021. En l’absence de réponse de la commune, la SELARL Mars, désignée liquidateur judiciaire de la SAS Dexim par un jugement du tribunal de commerce de Versailles du 25 juillet 2023 demande au tribunal de condamner la commune de Chatou à lui verser une somme totale de 237 763,43 euros.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. D’une part, toute illégalité commise par l’administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. A ce titre, la perte de bénéfices ou le manque à gagner découlant de l’impossibilité de réaliser une opération immobilière en raison du retrait illégal d’un permis de construire revêt un caractère éventuel et ne peut, dès lors, en principe, ouvrir droit à réparation. Il en va toutefois autrement si le requérant justifie de circonstances particulières, tels que des engagements souscrits par de futurs acquéreurs ou l’état avancé des négociations commerciales avec ces derniers, permettant de faire regarder ce préjudice comme présentant, en l’espèce, un caractère direct et certain. Il est fondé, si tel est le cas, à obtenir réparation au titre du bénéfice qu’il pouvait raisonnablement attendre de cette opération.

3. D’autre part, la responsabilité de l'administration ne saurait être engagée pour la réparation des dommages qui ne trouvent pas leur cause dans cette illégalité mais découlent directement et exclusivement de la situation irrégulière dans laquelle la victime s'est elle-même placée, indépendamment des faits commis par la puissance publique, et à laquelle l'administration aurait pu légalement mettre fin à tout moment.


En ce qui concerne les illégalités fautives et le lien de causalité :

4. Il résulte de l’instruction, ainsi que le tribunal administratif de Versailles l’a jugé par un jugement du 9 juin 2023, devenu définitif, que les motifs de l’arrêté du maire de Chatou du 6 juillet 2021 portant retrait du permis de construire tacitement accordé à la SAS Dexim le 4 mars 2021 étaient entachés d’illégalité. Par suite, cette illégalité fautive est constitutive d’une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de Chatou et à entraîner la condamnation de cette dernière à réparer les préjudices en lien direct et certain avec les fautes commises.

5. La commune souligne en défense, d’une part, que la requérante était à nouveau titulaire, dès la date de lecture du jugement du tribunal administratif de Versailles du 9 juin 2023, du permis de construire tacitement délivré le 4 mars 2021, et qu’elle n’a jamais mis en œuvre ni même affiché son autorisation d’urbanisme sur le terrain d’assiette du projet, d’autre part, qu’elle n’a pas fait preuve de diligence en s’abstenant de saisir le juge du référé-suspension dès l’édiction de l’arrêté de retrait du 6 juillet 2021, et, enfin, qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’exécution du jugement du tribunal administratif de Versailles du 9 juin 2023, alors qu’elle n’était pas encore placée en situation de liquidation judiciaire. La commune estime que de tels agissements constituent des fautes de la requérante, de nature à l’exonérer de sa responsabilité.

6. Toutefois, il résulte de l’instruction que la SAS Dexim, alors bénéficiaire d’un permis de construire tacitement accordé par la commune de Chatou le 4 mars 2021, a exposé des frais d’un montant de 406 euros pour la réalisation et l’installation du panneau d’affichage afférent à ce permis, ainsi qu’en atteste la facture du 25 mars 2021 établie par l’entreprise Pic92 et entendait ainsi s’en prévaloir. Par ailleurs, la seule circonstance qu’elle n’a pas saisi le juge des référés d’une demande de suspension de l’exécution de l’arrêté de retrait du 6 juillet 2021 ne peut être regardée comme une faute de nature à limiter la responsabilité de la commune. Enfin, la commune ne saurait sérieusement lui reprocher de ne pas avoir mis en œuvre le permis de construire tacite du 4 mars 2021 dès le 9 juin 2023, ni de ne pas avoir saisi le juge de l’exécution du jugement rendu le même jour, alors qu’il résulte de ses propres écritures qu’elle avait délivré un permis de construire à un autre pétitionnaire le 13 janvier 2023 pour la construction d’un pavillon individuel sur la parcelle terrain d’assiette du projet. Dès lors, la SAS Dexim ne saurait être regardée comme ayant commis des fautes ou des négligences de nature à exonérer la responsabilité de la commune de Chatou.

En ce qui concerne les préjudices :

7. La requérante fait valoir qu’elle a subi, en raison de l’illégalité fautive de l’arrêté du 6 juillet 2021, un préjudice financier qu’elle évalue à une somme totale de 237 763,43 euros, constitué des frais d’élaboration du dossier de demande de permis de construire engagés en pure perte, notamment, les honoraires facturés par les cabinets de géomètres-experts et d’architectes et par les entreprises spécialisées dans les études thermiques et de sol, des frais de personnel et des frais généraux de fonctionnement exposés en pure perte dans le cadre de l’élaboration du projet, de la perte des bénéfices escomptés par l’opération immobilière projetée et, enfin, des frais d’avocats exposés pour les besoins de sa défense, consécutifs au retrait du permis de construire.

S’agissant des frais exposés en pure perte dans le cadre de l’élaboration du dossier de demande de permis de construire :

8. La requérante est fondée à demander l’indemnisation des frais, dont elle justifie du montant, exposés en pure perte dans le cadre de la conception de l’opération immobilière du 71 à 75 route de Carrières-sur-Seine, comprenant la construction de quatre maisons individuelles et de onze emplacements de stationnement en sous-sol, du fait de l’illégalité fautive affectant l’arrêté du 6 juillet 2021.

9. La requérante justifie, par les pièces qu’elle verse aux débats, avoir acquitté des frais en pure perte liés à la préparation de son dossier de demande de permis de construire, précédée d’un dossier de déclaration préalable liée à la division en lots du terrain d’assiette du projet de construction de quatre maisons individuelles, à hauteur de 27 260 euros. Ces frais correspondant aux factures émises le 24 décembre 2019 et le 18 août 2021 par le cabinet Goudard et Associés, cabinet de géomètres-experts pour des montants de 2 200 euros et de 2 480 euros, à celles émises le 29 juin 2020 et le 25 mars 2021 par la société Pic 92, spécialisée en solutions visuelles, pour un montant de 406,02 euros, à celle émise le 30 juillet 2020 par la société Botte Sondages, spécialisée en études géotechniques, pour un montant de 9 600 euros, à celles émises les 2 juillet, 18 août et 27 août 2020 par un commissaire de justice pour les trois constats d’affichages du permis de construire, pour un montant de 306,09 euros, et, enfin, à la facture d’un montant de 11 250 euros émise les 2 mars et 30 juin 2020 par le cabinet d’architecture Lossi pour la réalisation d’études de constructibilité sur la parcelle terrain d’assiette du projet. En revanche, la note d’honoraires du cabinet d’architecture Noël et Associés du 22 juillet 2021, les factures émises les 27 février, 22 août et 20 octobre 2020 par le cabinet d’architecture Elemento et les factures émises par la SARL LCA les 31 juillet et 5 octobre 2020 concernent des projets différents du projet autorisé par le permis de construire tacitement accordé le 4 mars 2021 illégalement retiré. Enfin, les frais d’un montant de 3 120 euros facturés le 7 septembre 2021 par un cabinet d’avocats se rattachent à un projet de recours gracieux à l’attention de la commune de Chatou consécutif à l’édiction de l’arrêté de retrait du 6 juillet 2021 dont l’existence n’est pas justifiée, alors que la commune fait valoir, sans être contredite, qu’elle n’a reçu aucun recours gracieux. Par suite, la requérante est seulement fondée à demander l’indemnisation des frais exposés en pure perte du fait de l’illégalité fautive affectant l’arrêté de retrait du 6 janvier 2021, à hauteur de 27 260,31 euros.



S’agissant des frais de personnel et des frais généraux de fonctionnement :

10. La requérante verse aux débats les bulletins de salaire du dirigeant et de la directrice des programmes de la SAS Dexim pour la période du mois de mars 2020, au cours duquel cette dernière a signé une promesse unilatérale de vente avec la propriétaire de la parcelle terrain d’assiette du projet, au mois de juillet 2021, au cours duquel la commune de Chatou a illégalement retiré le permis tacitement accordé le 4 mars 2021. Si elle soutient que le dirigeant a consacré 15 % de son temps de travail et la directrice des programmes 10 % de son temps de travail durant seize mois consécutifs pour l’élaboration du projet immobilier et la préparation du dossier de demande de permis de construire afférent, les seuls documents internes tels que les fiches de paie et ses propres calculs de la quotité de travail employée à la préparation du projet ne permettent d’établir, de manière certaine, ni l’affectation des salariés ni le volume horaire dédié à ce projet. En l’absence de caractère certain du préjudice allégué, la requérante n’est pas fondée à en demander l’indemnisation.


S’agissant de la perte des bénéfices escomptés :

11. Ainsi qu’il a été dit au point 2, la perte de bénéfices découlant de l’impossibilité de réaliser une opération immobilière en raison du retrait illégal d’un permis de construire revêt un caractère éventuel et ne peut, dès lors, en principe, ouvrir droit à réparation, mais il en va autrement si la requérante justifie de circonstances particulières, tels que des engagements souscrits par de futurs acquéreurs ou l’état avancé des négociations commerciales avec ces derniers, permettant de faire regarder ce préjudice comme présentant, en l’espèce, un caractère direct et certain.

12. La requérante ne verse aucune pièce aux débats justifiant de circonstances particulières, tels que des engagements souscrits par de futurs acquéreurs ou l’état avancé de négociations commerciales avec des acquéreurs potentiels. La seule estimation qu’elle a elle-même réalisée des coûts, du chiffre d’affaires et de la marge prévisionnels de l’opération immobilière n’est pas suffisante pour faire regarder son préjudice financier comme présentant, en l’espèce, un caractère direct et certain avec l’illégalité fautive de l’arrêté de retrait du 6 juillet 2021.

13. Il résulte de tout ce qui précède que le montant global du préjudice financier que la SAS Dexim a subi directement du fait de l’illégalité de l’arrêté du 6 juillet 2021 du maire de Chatou peut être évalué à un montant de 27 260,31 euros.


Sur les intérêts au taux légal et la capitalisation des intérêts :

14. Aux termes de l’article 1231-6 du code civil : « Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d’une obligation de somme d’argent consistent dans l’intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. / (…) ». Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

15. Aux termes de l’article 1343-2 du code civil : « Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ». Pour l’application de ces dispositions, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée et pourvu qu’à cette date il s’agisse d’intérêts dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s’accomplit à nouveau à l’expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu’il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

16. En l’espèce, la requérante a droit aux intérêts au taux légal à compter du 4 mars 2022, date à laquelle la commune de Chatou a reçu sa réclamation préalable indemnitaire. La capitalisation des intérêts ayant été demandée pour la première fois par la requérante à l’occasion du dépôt de sa requête, le 8 mars 2024, il y a lieu de faire droit à sa demande à compter du 8 mars 2025, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.


Sur les frais liés au litige :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de la commune de Chatou la somme de 1 800 euros au titre des frais liés au litige exposés par la SELARL Mars. En revanche, les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la SELARL Mars, qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme demandée par la commune de Chatou au titre de ces mêmes frais.



D É C I D E :


Article 1er : La commune de Chatou est condamnée à verser à la SELARL Mars, en sa qualité de liquidateur judiciaire de la SAS Dexim, la somme de 27 260,31 euros (vingt-sept-mille-deux-cent-soixante euros et trente-et-un centimes) à titre de dommages et intérêts, augmentée des intérêts au taux légal à compter du 4 avril 2022 et de la capitalisation des intérêts à compter du 8 mars 2025 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : La commune de Chatou versera à la SELARL Mars une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par la SELARL Mars est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la commune de Chatou présentées en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.


Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SELARL Mars et à la commune de Chatou.


Délibéré après l’audience du 13 octobre 2026, à laquelle siégeaient :

M. Doré, président,
Mme Hardy, première conseillère,
Mme Kubota, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2026.



La rapporteure,

signé

M. Hardy




Le président,

signé

F. Doré
La greffière,

signé

S. Paulin


La République mande et ordonne au préfet des Yvelines, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.