mardi 17 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2403988 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 9ème chambre |
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistrée le 14 mai 2024, sous le n° 2403988, Mme C K épouse A E, représentée par Me Landoulsi, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 par lequel le préfet des Yvelines a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être reconduite d'office à l'expiration de ce délai ;
2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 425-9 et L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'état de santé de son fils nécessite une prise en charge dont le défaut pourrait avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'il n'existe pas de traitement approprié à son état de santé en Tunisie ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale dès lors qu'elle repose sur une décision portant refus de titre de séjour elle-même illégale.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juillet 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 11 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 août 2024 à 12 heures.
II. Par une requête, enregistrée le 14 mai 2024, sous le n° 2403989, M. L A E, représenté par Me Landoulsi, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 par lequel le préfet des Yvelines a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;
2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sa requête est recevable ;
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 425-9 et L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'état de santé de son fils nécessite une prise en charge dont le défaut pourrait avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'il n'existe pas de traitement approprié à son état de santé en Tunisie ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale dès lors qu'elle repose sur une décision portant refus de titre de séjour elle-même illégale.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juillet 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 11 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 août 2024 à 12 heures.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport B Maljevic, conseiller,
- et les observations de Me Landoulsi représentant M. et Mme A E.
Considérant ce qui suit :
1. Les requêtes n° 2403988 et n° 2403989, présentées par M. et Mme A E, se rapportent aux membres d'une même famille et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu d'y statuer par un seul jugement.
2. M. L et Mme C A E, ressortissants tunisiens, sont entrés sur le territoire français le 21 juin 2022, selon leur déclaration. Ils ont déposé une demande d'admission au séjour en qualité de parents d'enfant malade sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par les requêtes visées ci-dessus, M. et Mme A E demandent au tribunal d'annuler les arrêtés du 16 avril 2024 par lesquels le préfet des Yvelines a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel ils pourraient être reconduits d'office à l'expiration de ce délai.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Aux termes de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les parents étrangers de l'étranger mineur qui remplit les conditions prévues à l'article L. 425-9, ou l'étranger titulaire d'un jugement lui ayant conféré l'exercice de l'autorité parentale sur ce mineur, se voient délivrer, sous réserve qu'ils justifient résider habituellement en France avec lui et subvenir à son entretien et à son éducation, une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / Cette autorisation provisoire de séjour ouvre droit à l'exercice d'une activité professionnelle. / Elle est renouvelée pendant toute la durée de la prise en charge médicale de l'étranger mineur, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. / Elle est délivrée par l'autorité administrative, après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans les conditions prévues à l'article L. 425-9 ". Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ".
4. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi et d'un accès effectif à ce traitement. La partie qui justifie d'un avis d'un collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'accès effectif à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.
5. Pour refuser à M. et Mme A E le titre de séjour sollicité, le préfet des Yvelines a estimé, au vu des deux avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) émis le 6 juillet 2023, que si l'état de santé de leur fils nécessite une prise en charge médicale, dont le défaut serait susceptible d'entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il pouvait bénéficier d'un traitement approprié à son état de santé en Tunisie.
6. Il ressort des pièces du dossier que le fils des requérants, né en 2007, souffre d'un trouble neurodéveloppemental sévère lié à une délétion chromosomique dit syndrome Phelan-McDermid. Il a fait l'objet d'une orientation vers un service d'éducation spéciale et de soins à domicile par une décision du 30 janvier 2020 de la maison départementale des personnes handicapées de Bobigny et il est suivi par le service génétique clinique de l'hôpital de la Pitié Salpétrière pour des soins de rééducation intensive, prise en charge spécialisée tant sur le plan moteur que cognitif nécessitant des compétences et des installations spécifiques, comme en atteste les certificats médicaux établis les 1er décembre 2023 et 29 avril 2024 par le Docteur H F, praticien hospitalier dans ce service. Ainsi, le préfet des Yvelines ne peut utilement se prévaloir du courrier établi le 29 juin 2019 par le docteur J D, pédiatre, qui précise qu'à cette époque il n'existait pas en France de traitement pharmacologique et que la prise en charge alors proposée était symptomatique. En effet, selon le certificat médical du 29 avril 2024, le fils B et Mme A E bénéficie d'un protocole de recherche mené conjointement par le service génétique clinique de l'hôpital de la Pitié Salpétrière et de l'Institut Pasteur dans le but d'explorer des thérapies innovantes et des stratégies de réhabilitation adaptées à son affection. A ce titre, ainsi que le mentionne ce certificat médical, il est éligible pour participer à la phase 4 d'un essai thérapeutique spécifique, dont il est affirmé qu'il n'est disponible que sur le territoire français. A cet égard, il ressort des documents produits par les requérants, notamment de trois certificats médicaux établis par des médecins tunisiens les 15 juillet 2019 et 26 avril 2024 par le docteur I, praticien hospitalier à l'hôpital de Hazoua et le 6 mai 2024 par la professeure G, cheffe de service de neurologie de l'Institution nationale de neurologie de Tunis, que la prise en charge de cette pathologie en Tunisie est modeste et insuffisante faute de centre de prise en charge spécialisées et d'essais thérapeutiques spécifiques à cette maladie. Dans ces conditions, l'état de santé du fils des requérants nécessite son maintien sur le territoire français afin poursuivre la prise en charge pluridisciplinaire complexe dont il fait l'objet et bénéficier des thérapies actuellement proposées, dont il est établi qu'elles ne sont pas disponibles en Tunisie. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir qu'en refusant de leur délivrer le titre de séjour sollicité, le préfet des Yvelines a entaché ses deux arrêtés d'erreurs d'appréciation.
7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que M. et Mme A E sont fondés à demander l'annulation des arrêtés du 16 avril 2024 par lesquels le préfet des Yvelines a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel ils pourraient être reconduits d'office à l'expiration de ce délai.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, compte tenu du motif d'annulation des arrêtés en litige retenu au point 6, qu'il soit enjoint au préfet des Yvelines ou à tout autre préfet territorialement compétent de délivrer à M. et à Mme A E un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " chacun, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de les munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour chacun.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 800 euros pour les deux instances nos 2403988 et 2403989, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du 16 avril 2024, par lesquels le préfet des Yvelines a refusé de délivrer à M. et à Mme A E un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi, sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines ou tout autre préfet territorialement compétente de délivrer à M. A E et à Mme A E un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " chacun, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de les munir, durant ces deux mois, d'une autorisation provisoire de séjour chacun.
Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme A E une somme globale de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. L A E, à Mme C K épouse A E et au préfet des Yvelines.
Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Boukheloua, présidente,
Mme Caron, première conseillère,
M. Maljevic, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.
Le rapporteur,
signé
S. Maljevic
La présidente,
signé
N. Boukheloua
La greffière,
signé
B. Bartyzel
La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos 2403988, 2403989
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
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03/08/2026
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03/08/2026