Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2404805
vendredi 21 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2404805 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduites à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. - Par une requête enregistrée le 8 juin 2024 sous le numéro 2404805, Mme F B, représentée par Me Tigoki, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2024 par lequel la préfète de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités allemandes ;
3°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente et qu'il est insuffisamment motivé ;
- l'arrêté a été pris au terme d'une procédure irrégulière dès lors, d'une part, que les informations mentionnées par les dispositions de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 ne lui ont pas été remises, d'autre part, que l'entretien individuel prévu par les dispositions de l'article 5 du même règlement n'a pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national et, enfin, que son droit à être entendu a été méconnu ;
- il n'est pas établi que les autorités allemandes ont été saisies d'une demande de prise en charge ni, le cas échéant, qu'elles auraient accepté cette demande ;
- il n'a pas été fait mention, dans la notification de l'arrêté de transfert, de ce qu'elle pouvait faire avertir son consulat ni que le recours qui pouvait être exercé à l'encontre de cet arrêté présente un caractère suspensif ;
- l'arrêté méconnait les dispositions des articles 3 et 17 du règlement du 26 juin 2013 car l'Allemagne connait des défaillances systémiques dans sa procédure d'asile.
Par un mémoire enregistré le 18 juin 2024, la préfète de l'Essonne a produit des pièces.
II. - Par une requête enregistrée le 17 juin 2024 sous le numéro 2405039, Mme F B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 31 mai 2024 par lequel la préfète de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités allemandes.
Elle fait valoir qu'elle connait une situation de santé dégradée et souhaite rester en France auprès de sa nièce.
La requête a été communiquée à la préfète de l'Essonne qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique du 19 juin 2024 qui s'est tenue en présence de Mme Amegee, greffière, et en présence de M. D, interprète en langue malinké, et à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante guinéenne née le 17 mars 1964, a présenté une demande d'asile auprès de la préfecture de l'Essonne le 2 mai 2024. Après avoir constaté que l'intéressée était titulaire d'un visa délivré par les autorités allemandes le 21 mars 2024, la préfète a, le 13 mai 2024, saisi ces autorités d'une demande de prise en charge qu'elles ont acceptée le 15 mai 2024. Par un arrêté du 31 mai 2024, dont la requérante demande l'annulation, la préfète de l'Essonne a ordonné son transfert aux autorités allemandes.
2. Il y a lieu de joindre les deux requêtes pour y statuer par une seule décision.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-PREF-DCPPAT-BCA-079 du 4 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour de la préfecture de l'Essonne, M. A E, attaché d'administration, adjoint au chef du bureau de l'asile, a reçu délégation de la préfète de ce département pour signer la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée doit être écarté.
5. En deuxième lieu, les deuxième et troisième alinéas de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile disposent : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative.
Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ".
6. D'une part, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui la fondent. D'autre part, et en tout état de cause, sa notification comporte les voies et délais de recours, indique que le recours qui peut être exercé à l'encontre de la décision de transfert est suspensif et précise que l'intéressée peut présenter des observations, avertir un conseil ou une personne de son choix. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 572-1 doit être écarté.
7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que la brochure A intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et la brochure B intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " ont été remises à la requérante en langue française qu'elle ne comprend pas au motif que ces documents n'existent pas en langue malinké, seule langue comprise par la requérante. Toutefois, il ressort des pièces du dossier et notamment du document signé par la requérante, le 2 mai 2024, à l'occasion de la remise de ces brochures que les informations qu'elles contiennent ont été portées oralement à sa connaissance par un interprète. Dans ces conditions, la remise orale des informations prévues par le paragraphe 2 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 n'a pas privé la requérante d'une garantie ni n'a été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision de transfert. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.
8. En quatrième lieu, il ressort des mentions portées sur le compte rendu de l'entretien individuel que ce dernier a été conduit par un agent qualifié de la préfecture dont les initiales figurent sur ce compte rendu ainsi que le cachet de la préfecture. Dans ces conditions, l'administration doit être regardée comme établissant que l'entretien a bien, conformément aux dispositions du paragraphe 5 de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013, été " mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".
9. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que les autorités allemandes ont été saisies le 13 mai 2024 d'une demande de prise en charge sur le fondement du point 4 de l'article 12 du règlement du 26 juin 2013 qu'elles ont acceptée, le 15 mai 2024. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision de transfert serait illégale faute de saisine et d'acception d'une demande de prise en charge doit être écarté.
10. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement du 26 juin 2013 : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable. () ". Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.
11. La requérante n'apporte aucun élément au soutien de son allégation selon laquelle la procédure d'asile en Allemagne présente des défaillances systémiques. Dès lors, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté méconnaît l'article 3 précité doit être écarté.
12. En dernier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ". La requérante fait valoir qu'elle souhaite rester en France près de sa nièce et qu'elle connaît des difficultés de santé. Toutefois, elle n'apporte aucun élément de nature à apprécier l'intensité des liens qui l'unissent à sa nièce et la gravité des ennuis de santé qu'elle invoque. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.
13. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté du 31 mai 2024 doit être annulé. Il s'ensuit que ses conclusions aux fins d'annulation ne peuvent qu'être rejetées ainsi que par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Mme F B est admise, provisoirement, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de Mme F B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F B et à la préfète de l'Essonne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juin 2024.
Le magistrat désigné,
signé
N. C La greffière,
signé
E. Amegee
La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos 2404805 et 2405039
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