lundi 8 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2404902 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 11 et le 28 juin 2024, M. A, représenté par Me Gafsia, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision du 21 octobre 2023 par laquelle le préfet de l'Essonne a fixé le pays de renvoi pour l'exécution de l'arrêté ministériel d'expulsion ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie, étant exposé à un risque d'expulsion dès lors qu'il fait l'objet d'un placement en rétention le 11 juin 2024 pour son éloignement et qu'il est convoqué le 22 août 2024 au consulat d'B. ;
- la condition du doute sérieux quant à la légalité de la décision est remplie ; l'arrêté est insuffisamment motivé ; l'arrêté méconnait l'autorité de la chose jugée ; il est exposé à un risque de traitements inhumains et dégradants en cas de renvoi en B. et il ne peut être éloigné vers aucun autre pays ; l'arrêté méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ; il justifie de la persistance des risques en B..
Par un mémoire enregistré le 27 juin 2024, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que la condition du doute sérieux n'est pas remplie ; que l'autorité de la chose jugée n'est pas méconnue.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Mauny, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 28 juin 2024 à 15h00, en présence de Mme Gilbert, greffière d'audience, M. Mauny a lu son rapport et entendu les observations de Me Gafsia, représentant M. A, qui a produit trois pièces au cours de l'audience et a conclu aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ; il soutient en outre que l'urgence est constituée, le risque d'éloignement étant réel, l'administration ayant entrepris les démarches en ce sens ; qu'il a saisi la cour européenne des droits de l'homme qui ne s'est pas saisie de l'affaire en application de l'article 39 de son règlement ; s'il n'a pas été maintenu en rétention après son hospitalisation le 11 juin 2024 et le constat d'un état incompatible, il peut l'être à tout moment ; l'administration se prévaut de sa discrétion depuis 2013, ce qui permet de douter de l'actualité de la menace à l'ordre public ; la situation n'a pas évolué en B. ; il ne se présentera pas au consulat où il pourrait être malmené ; il a été assigné à résidence pour une durée de 45 jours ; il a respecté son assignation à résidence, à l'exception des séjours en hôpital.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 15h23.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant C. né B, a fait l'objet d'un arrêté ministériel d'expulsion. Le même jour, le ministre de l'intérieur a pris un arrêté d'expulsion fixant B. comme pays de destination de la mesure d'expulsion. Par un arrêté du ministre de l'intérieur du 22 juillet 2015, M. A a été assigné à résidence. Par une décision, la Cour nationale du droit d'asile a refusé à M. A la qualité de réfugié sur le fondement du paragraphe c de la section F de l'article 1er de la convention de Genève du 28 juillet 1951 mais a relevé les risques qu'il encourrait en cas de renvoi en B.. Par une décision, la Cour européenne des droits de l'homme, saisie par M. A, a rayé sa requête du rôle après avoir pris acte de l'engagement du ministre de l'intérieur de ne pas mettre à exécution l'arrêté d'expulsion et conclu que l'affirmation selon laquelle le requérant ne sera pas reconduit vers l'B. lui suffisait pour conclure que ce dernier ne risquait pas d'être expulsé, ni pour le moment ni dans un avenir prévisible. Par un jugement, le tribunal administratif de Paris a annulé la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a refusé d'abroger l'arrêté fixant le pays de renvoi. Par deux décisions du 21 octobre 2023, le préfet de l'Essonne a, d'une part, fixé B., ou tout pays où il était légalement admissible, comme pays de destination de la mesure d'expulsion visant M. A, et, d'autre part, a placé l'intéressé en rétention. Par une ordonnance, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire a ordonné la remise en liberté de M. A au motif que M. A ne peut pas être reconduit dans son pays d'origine en faisant état des décisions rendues par la cour européenne des droits de l'homme et le tribunal administratif de Paris. Le 10 juin 2024, la préfète de l'Essonne a pris un nouvel arrêté plaçant le requérant en rétention. M. A a toutefois été hospitalisé avant d'être placé en centre de rétention administrative. Par un arrêté du 11 juin 2024, M. A a été assigné à résidence pour une durée de 45 jours dans le département de l'Essonne. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution la décision du 21 octobre 2023 fixant le pays de destination de l'arrêté d'expulsion.
Sur les conclusions à fin de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".
En ce qui concerne la condition de l'urgence :
3. Il résulte des dispositions citées au point précédent que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. Il résulte de l'instruction que le préfet de l'Essonne a décidé de placer M. A en rétention le 21 octobre 2023, pour procéder à son éloignement, avant que le juge des libertés et de la détention n'ordonne sa mise en liberté le 23 octobre 2023. Le préfet a décidé une nouvelle fois de placer M. A en rétention le 10 juin 2024, avant que M. A ne soit hospitalisé. Enfin, le préfet justifie des démarches accomplies auprès des services consulaires, et fait état d'un rendez-vous auquel le requérant s'est soustrait en mai 2024 et d'un nouveau rendez-vous le 22 août 2024. Au regard de ces éléments, qui démontrent la volonté de la préfète de l'Essonne de mettre à exécution à brève échéance la mesure d'expulsion de M. A ainsi que la décision fixant le pays de renvoi, le requérant justifie d'une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ce qui n'est d'ailleurs pas contesté par la préfète.
En ce qui concerne la condition du doute sérieux quant à la légalité de la décision :
5. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
6. Alors que le gouvernement français s'est engagé devant la cour européenne des droits de l'homme à ne pas éloigner M. A vers B., et que la décision implicite portant refus d'abroger l'arrêté ministériel fixant ce pays comme pays de destination de la mesure d'expulsion a été annulée par le tribunal administratif de Paris, la préfète de l'Essonne, pour justifier la décision du 21 octobre 2023, se borne à faire état de la discrétion de M. A dans la sphère publique depuis 2013 et de l'absence de démonstration par ce dernier de l'actualité des risques qu'il encourrait en B.. Elle n'apporte ce faisant aucune contradiction à l'argumentation de M. A qui fait valoir que la situation en B. n'a pas évolué depuis l'engagement du gouvernement français de ne pas l'éloigner vers ce pays, et ce alors que le chef de l'Etat que le requérant avait ouvertement critiqué n'a pas changé. Au regard de ces éléments, et en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales par la décision du 21 octobre 2023, en tant qu'elle fixe l'B. comme pays de destination, est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige. En revanche, aucun des moyens soulevés n'est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en tant qu'elle fixe tout pays où M. A serait légalement admissible comme pays de destination.
7. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander la suspension de l'exécution de la décision du 21 octobre 2023 en tant que le préfet de l'Essonne a fixé B. comme pays de destination de la mesure d'expulsion prise par le ministre de l'intérieur.
Sur les frais de l'instance :
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, qui est la partie perdante à l'instance, le versement à M. A d'une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L 'exécution de la décision du préfet de l'Essonne du 21 octobre 2023 est suspendue en tant qu'elle fixe B. comme pays de destination de la mesure d'expulsion prise par le ministre de l'intérieur.
Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A, à la préfète de l'Essonne et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Versailles, le 8 juillet 2024.
Le juge des référés,
signé
O. Mauny
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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