jeudi 8 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2405149 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduites à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 juin 2024, M. E D, représenté par Me Azoulay-Cadoch, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 18 juin 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français, sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de lui délivrer un titre de séjour avec autorisation de travail sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ainsi qu'un récépissé avec autorisation de travail dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et une convocation en vue de la remise de ce récépissé dans un délai d'un mois sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de le convoquer, dans l'attente, à un rendez-vous en vue de la remise d'un récépissé dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard et de le munir d'un récépissé ;
3°) de mettre à la charge de l'état la somme de 2 000 euros à verser au requérant en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté litigieux a été signé par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- il est entaché d'une erreur de droit fondé sur le prétendu non-respect de l'exécution d'une obligation de quitter le territoire français antérieure ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait ses droits à la défense au regard des stipulations l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au regard de l'absence de menace à l'ordre public ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnait les dispositions de l'article L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'absence de menace à l'ordre public.
Par un mémoire en défense enregistré le 31 juillet 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. B pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er août 2024 qui s'est tenue en présence de M. Rion, greffier :
- le rapport de M. B ;
- les observations de M. D, assisté de M. A, interprète en langue arabe ;
- le préfet de Seine-et-Marne n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. E D, ressortissant marocain, né le 26 novembre 1998, est entré sur le territoire français le 1er octobre 2016, selon ses déclarations. Par un arrêté du 18 juin 2024, le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français, sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas d'exécution d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. D demande l'annulation de l'arrêté du 18 juin 2024 en tant qu'il l'a obligé à quitter le territoire français et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions :
2. En premier lieu, par un arrêté n° 24/BC/021 du 26 avril 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de Seine-et-Marne du même jour n° D77-26-04-2024, Mme F C, adjointe à la cheffe du bureau de l'éloignement, a reçu délégation du préfet de ce département pour signer l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.
3. En deuxième lieu, l'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D, dont les éléments sur lesquels le préfet de Seine-et-Marne s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français. Dès lors, cette décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de cet arrêté, ni des autres pièces du dossier, que le préfet de Seine-et-Marne n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. D avant de l'obliger à quitter le territoire français sans délai, de fixer le pays de destination en cas d'exécution d'office et de lui interdire le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation de l'arrêté contesté et du défaut d'examen sérieux de la situation de l'intéressé doivent être écartés.
4. En troisième lieu, si M. D fait valoir que l'inexécution de sa précédente mesure d'éloignement du 14 mars 2021 est sans incidence sur le dépôt d'une nouvelle demande de titre de séjour et ne constitue pas un motif légal permettant de refuser l'octroi d'un titre de séjour, il ne peut utilement se prévaloir de tels arguments alors même que l'arrêté attaqué ne porte pas sur le refus de délivrance d'un titre de séjour. Par suite, ce moyen doit être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
5. En premier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté comme inopérant, la décision querellée ne portant pas refus de délivrance d'un titre de séjour.
6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle () 2. Toute personne accusée d'une infraction est présumée innocente jusqu' à ce que sa culpabilité ait été légalement établie. / 3. Tout accusé a droit notamment à () c. se défendre lui-même ou avoir l'assistance d'un défenseur de son choix et, s'il n'a pas les moyens de rémunérer un défenseur, pouvoir être assisté gratuitement par un avocat d'office, lorsque les intérêts de la justice l'exigent () ".
7. M. D ne saurait utilement invoquer les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui ne sont pas applicables aux procédures administratives. En tout état de cause, s'il ressort des pièces du dossier que le requérant s'est constitué partie civile dans le cadre d'une procédure pénale, la décision litigieuse n'a pas pour effet de le priver de son droit de se défendre dès lors qu'il peut se faire représenter par un avocat au cours de la procédure. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
8. En troisième lieu, si M. D soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le menace à l'ordre public n'est pas caractérisée, il ne ressort pas des termes de l'arrêté litigieux que le préfet de Seine-et-Marne a entendu se fonder sur de telles dispositions pour prendre la décision attaquée. Par suite, le moyen est inopérant et ne peut dès lors qu'être écarté.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale à la sûreté publique, au bienêtre économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
10. Il ressort des pièces du dossier que si M. D, en concubinage avec une ressortissante française et père d'un enfant âgé de quatre ans résidant à Bordeaux avec sa précédente compagne et dont il n'établit pas avoir la charge, allègue avoir des liens personnels en France et notamment la présence de sa sœur et son beau-frère résidant régulièrement en France, il n'établit par aucune pièce ni aucun autre élément l'intensité de ses relations en France ni davantage la nécessité de sa présence à leurs côtés. En outre, le 19 juin 2024, il a reconnu de manière anticipée être le père de l'enfant à naître de sa compagne, postérieurement toutefois à l'arrêté attaqué, et produit à l'audience au bail de location à son nom et celui de sa compagne en date du 31 juillet 2024, postérieurement à la date de la décision attaquée. Il ne se prévaut par ailleurs d'aucune insertion professionnelle ou sociale stable sur le territoire français hormis des contrats de travail à compter du 1er février 2020, interrompus en 2023. Enfin, M. D a fait l'objet, d'une part, de multiples signalements auprès des services de police et, d'autre part, d'une précédente mesure d'éloignement le 14 mars 2021 à laquelle il s'est soustrait. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale en l'obligeant à quitter le territoire français. Il n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, ce moyen doit être écarté.
11. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, ce moyen doit être écarté.
12. En sixième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".
13. Il résulte de ce qui a été énoncé précédemment au point 10 que le requérant ne justifie pas contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de son enfant. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit, dès lors, être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
14. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. Aux termes de l'article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
15. D'une part, le préfet de Seine-et-Marne ayant décidé de ne pas octroyer à M. D un délai de départ volontaire pour exécuter la mesure d'éloignement du territoire français prise à son encontre, il pouvait légalement, sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées ci-dessus, assortir cette même décision d'une interdiction de retour sur le territoire français. En outre, les circonstances dont le requérant fait état ne présentent pas un caractère humanitaire justifiant que le préfet de Seine-et-Marne n'édicte pas d'interdiction de retour à son encontre.
16. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet de multiples signalements par les services de police depuis son entrée sur le territoire français notamment pour des faits de vol en réunion, outrage et violence sur une personne vulnérable sans incapacité. En outre, il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 14 mars 2021 à laquelle il s'est soustrait. Par ailleurs, M. D a fait l'usage de plusieurs alias. Le préfet de Seine-et-Marne est fondé à soutenir que M. D représente une menace à l'ordre public. Compte tenu de ces éléments, et au regard de la situation personnelle de l'intéressée exposée ci-dessus au point 10, en fixant à trois ans l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. D, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation quant à sa durée et n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, ces moyens doivent être écartés.
17. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10 la décision attaquée ne méconnait pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, ce moyen doit être écarté.
18. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté du 18 juin 2024 du préfet de Seine-et-Marne est illégal. Il s'ensuit que ses conclusions à fin d'annulation de cet arrêté doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles présentées aux fins d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais d'instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E D et au préfet de Seine-et-Marne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 août 2024.
Le magistrat désigné,
signé
J-L. B Le greffier,
signé
T. Rion
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2405149
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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03/08/2026