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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2405344

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2405344

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2405344
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSELARL CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 juin 2024, M. A E, retenu au centre de rétention administratif de Palaiseau, représenté par Me Gautriaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 juin 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée deux ans et a fixé le pays de destination de sa reconduite ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de procéder au réexamen de sa situation ;

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas été mis à même de présenter des observations préalablement à son édiction ;

- elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il vit en France avec son épouse et leurs cinq enfants ; un de ses enfants est en possession d'un récépissé de demande de titre de séjour ; il a constitué un dossier en vue de déposer sa demande de titre de séjour ;

En ce qui concerne la décision refusant le bénéfice d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité affectant la mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il justifie de garanties suffisantes de représentation et qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité affectant la mesure d'éloignement ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité affectant la décision portant refus de délai de départ volontaire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'annulation de la décision portant interdiction de retour implique l'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis qui n'a pas présenté d'observation mais qui a produit des pièces au dossier le 3 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Rion, greffier d'audience et de M. D, interprète en langue arabe :

- le rapport de M. Maitre, premier conseiller,

- les observations de Me Gautriaud, représentant M. E, présent, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête et qui insiste sur la situation personnelle et familiale de l'intéressé en produisant, d'une part, une attestation du frère du requérant, de nationalité française, indiquant être prêt à l'héberger à sa sortie de rétention et, d'autre part, un document médical concernant la plus jeune de ses filles ;

- les observations de M. E, qui, sur demande du tribunal, a précisé qu'il résidait depuis plus de quatre ans dans le même hôtel social avec sa famille et que, si une altercation a bien eu lieu avec sa voisine, a aucun moment il n'a commis les faits de violence et d'exhibition qu'elle a décrit ;

- et les observations de Me Hafdi, représentant le préfet de la Seine-Saint-Denis, qui conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant algérien né le 16 janvier 1974 à Sidi Ben Adda, demande l'annulation de l'arrêté du 25 juin 2024, par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée deux ans et a fixé le pays de destination de sa reconduite.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux différentes décisions

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-1329 du 3 mai 2024, régulièrement publié, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation de signature à Mme B C, chef du bureau de l'éloignement, à l'effet de signer notamment les décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet arrêté manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. E ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour lui refuser le bénéfice d'un délai de départ volontaire, pour lui faire interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans et pour fixer le pays de destination de sa reconduite. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français

4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. E a été placé en garde à vue le 25 juin 2024 suite à une plainte déposée la veille par sa voisine pour des faits de violence et d'exhibition sexuelle. Dans le cadre de cette procédure, M. E a été entendu par les services de police sur sa situation personnelle et administrative et a pu présenter ses observations relatives à la perspective d'un éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu, qui manque en fait, doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier et des débats à l'audience que M. E vit en France avec son épouse et ses cinq enfants depuis 2019. S'il est constant que sa fille ainée est titulaire d'un récépissé de demande de titre de séjour, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'aucun membre de la cellule familiale ne dispose d'un droit au séjour durable en France de sorte que rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Algérie. Par ailleurs, le requérant, ne peut se prévaloir d'aucune intégration particulière en dehors de l'exercice d'une activité professionnelle, de manière non déclarée, dans le BTP et comme manutentionnaire sur les marchés Dans ces conditions, et bien que l'intéressé ne soit pas dépourvu d'attache en France où résident régulièrement deux de ses frères, dont l'un est de nationalité française, c'est sans porter une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni méconnaître celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, ni entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation que le préfet a pu décider d'éloigner M. E du territoire français.

En ce qui concerne le pays de destination :

6. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire doit être écarté.

7. En deuxième lieu, alors qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'intéressé serait légalement admissible dans un autre pays, c'est en tout état de cause sans méconnaitre les stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant que le préfet a pu fixer comme pays de destination, le pays dont M. E a la nationalité.

En ce qui concerne les autres décisions :

8. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes () ".

9. Pour refuser à l'intéressé le bénéfice d'un délai de départ volontaire, le préfet de la Seine-Saint-Denis s'est fondé d'une part sur l'existence d'un comportement constituant une menace pour l'ordre public et d'autre part sur l'absence de garanties de représentations. Il ressort toutefois des pièces du dossier, d'une part, que préalablement à la plainte déposée par sa voisine, M. E, présent en France depuis cinq ans, était inconnu des services de police. Alors que les faits tels qu'ils sont rapportés par la plaignante, survenant dans le cadre d'un conflit de voisinage, sont vivement contestés par l'intéressé et son entourage, ils ne sont étayés, en l'état de l'instruction par aucune pièce de la procédure pénale produite par le préfet. Par suite, le comportement de M. E ne peut, en l'état, être considéré comme une menace pour l'ordre public. D'autre part, si M. E est hébergé avec sa famille dans une résidence sociale, il n'est pas contesté qu'il vit à la même adresse depuis plus de quatre ans, qu'il exerce une activité professionnelle et qu'il participe activement à l'entretien et à l'éducation de ses enfants, dont l'ainée passe actuellement le baccalauréat et dont la plus jeune nécessite un accompagnement médical régulier. Par suite, l'intéressé doit être regardé comme bénéficiant de garanties de représentations suffisantes, quand bien même il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas encore sollicité la délivrance d'un titre de séjour, condition qui ne saurait entrainer systématiquement la privation du délai de départ volontaire. Dans ces circonstances, en privant M. E de la possibilité d'organiser son départ durant le délai de trente jours prévu à l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Seine-Saint-Denis a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

10. Par conséquent, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le sens du présent jugement, qui n'annule que les décisions portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder à l'effacement sans délai du signalement M. E au sein du système d'information Schengen.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, contenues dans l'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 25 juin 2024 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder à l'effacement sans délai du signalement M. A E au sein du système d'information Schengen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Lu en audience publique le 4 juillet 2024.

Le rapporteur,

signé

B. Maitre

Le greffier,

signé

T. Rion

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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