vendredi 23 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2405508 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | NETRY |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance n°2407197 du 17 juin 2024, le tribunal administratif de Melun a transmis la requête de M. B A, enregistrée au greffe de ce tribunal le 7 juin 2024, au tribunal administratif de Versailles, qui l'a enregistrée le 1er juillet 2024.
Par cette requête et un mémoire enregistré le 17 juillet 2024, M. A, représenté par Me Netry, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 juin 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans ;
2°) d'enjoindre au préfet au préfet de Seine-et-Marne, ou tout autre préfet compétent, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à défaut, une autorisation provisoire de séjour dans l'attente de l'examen de sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié dès lors qu'il est susceptible d'obtenir une régularisation de sa situation administrative au regard de sa vie professionnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale dès lors qu'il justifie de garanties de représentation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est insuffisamment motivée ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée au préfet de Seine-et-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et de l'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme Mathé, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Mathé, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 16 août 2024 en présence de M. Rion, greffier, et de Mme C, interprète en langue arabe, les parties n'étant ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant tunisien né le 29 mai 1998, est, selon ses déclarations, entré en France en 2021. Le 5 juin 2024, il a été interpellé par les services de gendarmerie de Nemours lors d'un contrôle routier. Par un arrêté du 6 juin 2024, le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans. Par sa requête, M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, la décision attaquée vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dont elle fait application. En outre, la décision attaquée, qui n'avait pas à mentionner de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de M. A, indique les éléments propres à la situation de celui-ci sur lesquelles elle se fonde. Elle est ainsi suffisamment motivée. Par suite, ce moyen doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié" ". Aux termes de l'article 11 de cet accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord () ". Aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Il résulte de ces dispositions que la délivrance à un ressortissant tunisien d'un titre de séjour portant la mention " salarié " est notamment subordonnée à la production par ce ressortissant d'un visa de long séjour.
4. M. A, qui ne conteste pas être entré irrégulièrement sur le territoire français, n'est pas fondé à soutenir qu'il remplissait les conditions pour obtenir un titre sur le fondement des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988. Par suite, et en tout état de cause, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Il ressort des pièces du dossier que M. A réside de manière habituelle et continue sur le territoire français depuis seulement la fin de l'année 2021. En outre s'il se prévaut de la présence en France de sa sœur, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en 2030, il n'est toutefois pas établi, ni même soutenu, qu'ils entretiendraient des liens d'une particulière intensité ni que sa présence auprès d'elle serait indispensable. S'il se prévaut également de la présence en France de sa compagne, avec laquelle il ne présente aucune communauté de vie, il ne justifie pas la réalité, de l'ancienneté et de la stabilité de cette relation. Il ne conteste pas non plus être sans enfant à charge. Par ailleurs, s'il établit avoir exercé une activité professionnelle en qualité de chauffeur pour une première société entre décembre 2021 et mars 2022, pour une deuxième société entre juillet 2023 et avril 2024 et avoir été embauché par une troisième société en mai 2024, celle-ci demeure très récente et, au demeurant, a été exercée sans autorisation. De plus, il n'est pas établi, ni même allégué, que M. A serait isolé en cas de retour en Tunisie, où il a vécu la majeure partie de son existence. Dans ces conditions, la décision obligeant M. A à quitter le territoire français ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et, dès lors, ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale. Ce moyen doit ainsi être écarté.
7. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de M. A doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant octroi d'un délai de départ volontaire :
8. En premier lieu, la décision attaquée vise notamment les dispositions du 3° de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que celles des 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 du même code, sur lesquelles elle se fonde, et mentionne que M. A est entré irrégulièrement sur le territoire français, qu'il n'a effectué aucune démarche afin de régulariser sa situation administrative, qu'il est dépourvu de passeport et qu'il ne peut justifier de l'adresse qu'il a déclarée. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit être écarté.
9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 4° L'étranger a explicité déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
10. M. A ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français et avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par suite, le préfet de Seine-et-Marne pouvait refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire sur le fondement des seules dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du 1° de l'article L. 612-3 de ce code. En outre, il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur ce seul motif. Dans ces conditions, même si M. A dispose de garanties de représentation suffisantes au sens des dispositions du 8° de l'article L. 612-3 du même code, le moyen tiré de l'inexacte application des dispositions citées au point 9 doit être écarté.
11. En dernier lieu, compte tenu des éléments mentionnés précédemment, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de M. A doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
12. La décision attaquée, qui vise notamment les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qui mentionne que M. A n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à cette convention en cas de retour dans son pays d'origine, la Tunisie, est suffisamment motivée. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".
14. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet, qui n'est pas tenu de se prononcer expressément sur les critères prévus par les dispositions précitées qu'il ne retient pas, prend à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
15. Il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que, pour fixer sa durée à trois ans, elle a tenu compte du fait que M. A déclare être présent sur le territoire français depuis trois ans et que ses liens personnels et familiaux en France ne sont pas anciens, intenses et stables. Elle ne fait état d'aucune précédente mesure d'éloignement prise à l'encontre de M. A et ne considère pas que sa présence sur le territoire français représente une menace pour l'ordre public, ce qui, au demeurant, ne ressort pas non plus des pièces du dossier. Dans ces conditions, au regard de ces quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en fixant sa durée à trois ans, la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation. Par suite, ce moyen doit être accueilli.
16. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés contre cette décision, que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 6 juin 2024 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
17. Compte tenu de ses motifs, le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant doivent ainsi être rejetées.
Sur les frais du litige :
18. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme à verser au requérant, ou en tout état de cause à son conseil, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 6 juin 2024 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a pris à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de Seine-et-Marne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 août 2024.
La magistrate désignée,
signé
C. Mathé
Le greffier,
signé
T. Rion
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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03/08/2026