vendredi 26 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2405734 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 9 et le 19 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Dreyfus, demande au juge des référés :
1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la décision du 21 mai 2024 par laquelle le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de renouveler son agrément en qualité de dirigeant d'une société de recherches privées ;
2°) d'enjoindre au Conseil national des activités privées de sécurité de lui délivrer provisoirement l'agrément sollicité dans un délai de dix jours à compter de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge du Conseil national des activités privées de sécurité une somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que le refus de renouvellement de son agrément expose sa société à un risque de cessation d'activité et le place dans une situation extrêmement précaire en le privant de tout revenu ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée : en effet, elle est entachée de plusieurs vices de procédure en l'absence d'enquête préalable au refus de renouvellement, en méconnaissance de l'article L. 622-7 du code de la sécurité intérieure, en ce qu'elle est fondée sur plusieurs mentions du fichier TAJ qui auraient dû être effacées, en ce qu'il n'est pas justifié de l'habilitation de l'agent qui a consulté le fichier TAJ et en l'absence de saisine des services de police et de gendarmerie compétents et du procureur de la République aux fins d'information sur les suites judiciaires données aux mises en cause, ce qui l'a privé de garanties ; par ailleurs la seule consultation du fichier TAJ ne peut constituer l'enquête administrative prévue à l'article L. 622-7 du code de la sécurité intérieure ; elle est entachée d'inexactitude matérielle des faits qui en constituent le fondement ; elle est entachée d'erreur de droit ; elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la compatibilité du comportement de M. B avec l'exercice d'une activité privée de recherche.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 juillet 2024, le Conseil national des activités privées de sécurité conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les conditions requises par l'article L. 521-1 du code de justice administrative pour obtenir la suspension de l'arrêté contesté ne sont pas remplies.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Lutz, première conseillère pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 22 juillet 2024 tenue en présence de Mme Gilbert, greffier d'audience, Mme Lutz a lu son rapport et entendu Me Waknine, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, et relève que la saisine du procureur de la République pour vérification des informations figurant au TAJ est postérieure à la décision contestée, en méconnaissance de l'article R.40-29 du code de procédure pénale.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 10h35.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B a obtenu en 2009 un premier agrément en qualité de dirigeant d'une société de recherches privées. Cet agrément a été renouvelé en 2014, puis en 2019. Par la présente requête, il demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 21 mai 2024 par laquelle le conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de renouveler cet agrément.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre.
4. Eu égard à la portée de la décision du directeur du Conseil national des activités privées de sécurité en date du 21 mai 2024, qui empêche M. B de diriger la société Codiv Enquêtes privées qu'il a créée, dont il est l'unique associé et qui emploie neuf salariés, et à ses conséquences, alors que le requérant doit subvenir aux besoins de trois de ses enfants encore mineurs, l'exécution de cette décision est susceptible, dans les circonstances de l'espèce, de porter une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation. Les effets de l'acte litigieux sont dès lors de nature à caractériser, à la date de la présente ordonnance, une situation d'urgence au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
En ce qui concerne le moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :
5. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de la sécurité intérieure : " Nul ne peut exercer à titre individuel une activité mentionnée à l'article L. 611-1, ni diriger, gérer ou être l'associé d'une personne morale exerçant cette activité, s'il n'est titulaire d'un agrément délivré selon des modalités définies par décret en Conseil d'État. / () ". En vertu de l'article L. 612-7 de ce code, l'agrément prévu par les dispositions précitées ne peut être délivré à une personne dont le comportement ou les agissements sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'État et sont incompatibles avec l'exercice des fonctions.
6. Par ailleurs, l'article R. 40-23 du code de procédure pénale dispose que : " Le ministre de l'intérieur (direction générale de la police nationale et direction générale de la gendarmerie nationale) est autorisé à mettre en œuvre un traitement automatisé de données à caractère personnel, dénommé ''traitement d'antécédents judiciaires", dont les finalités sont celles mentionnées à l'article 230-6. ". Aux termes de l'article R.40-29 du même code : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, aux articles L. 114-1, L. 114-2, L. 211-11-1, L. 234-1 et L. 234-2 du code de la sécurité intérieure et à l'article L. 4123-9-1 du code de la défense, les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / 1° Les personnels de la police et de la gendarmerie habilités selon les modalités prévues au 1° et au 2° du I de l'article R. 40-28 ; / () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorable sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code. () ".
7. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'occasion de la demande de renouvellement de la demande d'agrément de M. B, les services du Conseil national des activités privées de sécurité ont mené une enquête administrative et consulté le fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), qui fait apparaître plusieurs mises en cause concernant l'intéressé. Toutefois, les services du Conseil national des activités privées de sécurité n'ont saisi les procureurs de la République compétents aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires données aux procédures mentionnées au TAJ que le 7 juin 2024, soit postérieurement à la décision contestée, alors au surplus qu'il ressort des pièces du dossier qu'au moins une des mises en cause, relative à l'atteinte à l'intimité de la vie privée par captation, enregistrement ou transmission de la localisation d'une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié par un pacte civil de solidarité, ne peut être tenue pour établie. Dès lors, en l'état de l'instruction, le moyen tiré du vice de procédure en raison de la consultation irrégulière du TAJ, qui a privé M. B d'une garantie, est propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins de suspension de la décision du 21 mai 2024 doivent être accueillies.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
9. La présente ordonnance implique nécessairement que le directeur du Conseil national des activités privées de sécurité délivre à M. B un agrément provisoire en qualité de dirigeant d'une société de recherches privées jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la requête en annulation de la décision attaquée. Il y a lieu de lui enjoindre de procéder à cette délivrance dans le délai de quinze jours suivant la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du Conseil national des activités privées de sécurité le versement à M. B de la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du directeur du Conseil national des activités privées de sécurité en date du 21 mai 2024 est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué sur le fond.
Article 2 : Il est enjoint au directeur du Conseil national des activités privées de sécurité de délivrer à M. B un agrément provisoire de dirigeant d'une société de recherches privées, dans les conditions prévues au point 9 de la présente ordonnance.
Article 3 : Le Conseil national des activités privées de sécurité versera à M. B une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au Conseil national des activités privées de sécurité.
Fait à Versailles, le 26 juillet 2024.
La juge des référés,
signé
F. Lutz
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et de outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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