lundi 19 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2405866 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | SELARL CENTAURE AVOCATS |
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2024 sous le n°2405866, M. A B, représenté par Me Fadila Barkat, demande au tribunal :
1°) d'annuler les décisions du 9 juillet 2024 par lesquelles le préfet des Yvelines l'a obligé de quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction du territoire français pour une durée de 3 ans et a fixé son pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui délivrer une attestation provisoire de séjour et de statuer à nouveau sur sa situation dans un délai de trois mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivé ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison de l'atteinte excessive qu'il porte à son droit à la vie privée et familiale ;
- il est entaché d'erreur de fait, le préfet ayant retenu que sa compagne et le fils de celle-ci étaient de nationalité nigériane alors qu'ils sont de nationalité italienne ;
- la décision lui refusant le délai de départ volontaire n'est pas justifiée en l'absence de risque de soustraction ;
- elle est en contradiction avec la décision de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
- la décision portant interdiction de retour est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison de sa durée excessivement longue ;
- la décision fixant le pays de destination doit être annulée en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
La requête a été communiquée au préfet des Yvelines qui n'a pas produit de mémoire.
II. Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2024 sous le n°2405867, M. A B, représenté par Me Fadila Barkat, demande au tribunal :
1°) d'annuler les décisions du 9 juillet 2024 par lesquelles le préfet des Yvelines l'a obligé de quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction du territoire français pour une durée de 3 ans, a fixé son pays de destination et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui délivrer une attestation provisoire de séjour et de statuer à nouveau sur sa situation dans un délai de trois mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il présente les mêmes moyens que dans la requête n°2405866 et soutient en outre que la décision d'assignation à résidence doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qui en est le support.
La requête a été communiquée au préfet des Yvelines qui n'a pas produit de mémoire mais a produit des pièces le 5 août 2024.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. Lutz, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 août 2024, qui s'est tenue en présence de Mme Amegee, greffier :
- le rapport de M. Lutz, magistrat désigné ;
- les observations de Me Hacker, représentant le préfet des Yvelines, qui conclut au rejet de la requête en soutenant que ces moyens ne sont pas fondés ; elle précise par ailleurs les motifs de la décision tenant à la menace pour l'ordre public que représente la présence en France de M. B.
- M. B n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant nigérian né le 26 avril 1977, soutient être entré en France en août 2003 sous couvert d'un visa étudiant. Par ses requêtes, il demande au tribunal l'annulation des arrêtés du 9 juillet 2024 par lequel le préfet des Yvelines l'a obligé de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination, lui a fait interdiction de revenir en France pendant un délai de trois ans et l'a assigné à résidence pour quarante-cinq jours.
2. Les deux requêtes présentées par M. B sont dirigées contre les mêmes décisions et présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur l'obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".
4. La décision portant obligation de quitter le territoire français vise les dispositions de droit interne et les conventions internationales applicables à la situation de M. B et est ainsi suffisamment motivée en droit. S'agissant de sa motivation en fait, elle mentionne sa situation sur le territoire national, son parcours en France, énonce des considérations d'ordre public sur lesquelles elle s'est fondée et fait mention de la situation familiale du requérant. Elle est ainsi suffisamment motivée en fait. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
5. En deuxième lieu, il est vrai que l'arrêté mentionne que la compagne de M. B et le fils de celle-ci sont de nationalité nigériane alors qu'il ressort de leur passeport qu'ils sont en réalité de nationalité italienne. Toutefois, pour prendre la décision d'éloignement contestée, le préfet s'est également fondé sur le motif que M. B était dépourvu de titre de séjour en cours de validité et qu'il n'avait fait aucune démarche de régularisation, ce qu'il ne conteste d'ailleurs pas. Il résulte de l'instruction que le préfet des Yvelines aurait pris la même décision s'il s'était fondé uniquement sur ce motif. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
7. Il ressort des pièces du dossier que M. B était titulaire de titres de séjours étudiants valides du 1er décembre 2004 au 30 novembre 2006 et suivait les enseignements du master 2 de philosophie à l'université Paris-Sorbonne, où il a été inscrit jusqu'à l'année universitaire 2008-2009. En revanche, il ne présente aucun justificatif entre 2008 et 2012, année universitaire au cours de laquelle il a de nouveau été inscrit comme doctorant en philosophie à la même université. Il ne présente ensuite aucun justificatif de présence en France entre les années 2012 et 2017. S'agissant de sa vie privée et familiale, s'il indique avoir rencontré sa compagne et le fils de celle-ci, tous deux de nationalité italienne, dès 2014, il n'apporte la preuve d'une résidence commune qu'à compter de l'année 2018 et uniquement par la présence de son nom sur quelques factures. Il n'établit ainsi pas la preuve de sa présence continue en France depuis 2003. Il ne fait par ailleurs état d'aucun obstacle à ce que sa compagne et éventuellement le fils majeur de celle-ci, sur lequel il n'allègue d'ailleurs pas avoir été par le passé titulaire d'une délégation d'autorité parentale, le rejoigne au Nigéria, pays où, contrairement à ce qu'il indique dans sa requête, il n'est pas dépourvu d'attaches puisqu'il ressort de son audition devant les services de la police aux frontières que sa mère y réside et qu'il y a vécu pendant au moins 23 ans. Il ressort enfin des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition du 9 juillet 2024 établi par la police aux frontières que M. B n'effectue aucune activité professionnelle déclarée mais a sous-loué de manière habituelle des chambres de l'habitation qu'il occupe avec sa compagne à des ressortissants étrangers, y compris mineurs ou en situation irrégulière, dans des conditions non conformes à la réglementation et sans d'ailleurs en déclarer les bénéfices à l'administration fiscale, et qu'il fait pour ces faits l'objet d'une procédure pénale pour aide au séjour irrégulier et fourniture de logement indigne. Dans ces conditions, eu égard aux motifs pour lesquels la décision a été prise, le préfet des Yvelines n'a pas, dans les circonstances de l'espèce, porté une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale de M. B. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
8. En troisième lieu, M. B ne peut utilement, en l'absence de toute demande de titre de séjour qu'il aurait formulé, se prévaloir utilement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatifs à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention vie privée et familiale.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
Sur la décision de refus de délai de départ volontaire :
10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision (). ". Aux termes de son article L. 612-2 : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Enfin, aux termes de son article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ; ".
11. Il ressort des pièces du dossier que le dernier titre de séjour de M. B a expiré le 30 novembre 2006 et qu'il n'en a jamais obtenu le renouvellement ou déposé de demande pour obtenir un autre titre. Il a en outre expressément déclaré, lors de son audition par la police aux frontières, qu'il entendait rester en France même dans l'éventualité du prononcé d'une peine d'interdiction du territoire français à son encontre. Il ne se prévaut, enfin d'aucune circonstance particulière au sens de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.
12. En second lieu, M. B ne peut utilement se prévaloir du fait que cette mesure serait incompatible avec la mesure d'assignation à résidence dont il est fait l'objet, cette possibilité étant expressément prévue par le 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision refusant à M. B le bénéfice d'un délai de départ volontaire doivent être rejetées.
Sur la décision d'interdiction de séjour sur le territoire français :
14. Aux termes de l'article L. 612-6 : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de son article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. "
15. En premier lieu, la décision vise les dispositions rappelées au point 14 du présent jugement, a rappelé les conditions d'entrée en France de M. B et fait état de ses liens, notamment familiaux, avec la France, et vise également les considérations d'ordre public qui la fondent. Elle est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait. Par ailleurs, en l'absence de précédentes mesures d'éloignement le concernant, le préfet n'était pas tenu d'en faire expressément mention. Par suite, le moyen tiré de défaut de motivation de cette décision doit être écarté.
16. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7 du présent jugement, en l'absence de circonstances humanitaires et compte-tenu notamment des motifs d'ordre public qui la fondent, le préfet n'a pas porté atteinte au droit à la vie privée et familiale de M. B une atteinte disproportionnée en prononçant une mesure d'interdiction de séjour d'une durée limitée à trois ans sur les cinq années qui étaient encourues.
17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français doivent être rejetées.
Sur les décisions d'assignation à résidence et fixant le pays de destination :
18. Par voie de conséquence du rejet des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'exception d'illégalité de cette décision doit être écartée au soutien des conclusions dirigées contre les décisions portant assignation à résidence et fixation du pays de destination.
19. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes de M. B doivent être rejetées, y compris les conclusions à fin d'injonction et présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes de M. B sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Yvelines.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 août 2024.
Le magistrat désigné,
signé
F. LutzLa greffière,
signé
E. Amagee
La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2405866, 2405867
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026