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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2406655

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2406655

jeudi 15 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2406655
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Versailles a rejeté la requête de Mme A, qui contestait un arrêté du ministre de l’intérieur du 10 juillet 2024 lui imposant des mesures de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois, dans le cadre de la prévention d’actes de terrorisme. Le tribunal a estimé que l’arrêté était suffisamment motivé et fondé sur un examen particulier de sa situation personnelle, conformément à l’article L. 228-6 du code de la sécurité intérieure. Il a également jugé que les restrictions à sa liberté d’aller et venir n’étaient pas disproportionnées au regard de la menace grave pour l’ordre public, en application des articles L. 228-1 et L. 228-2 du même code. La solution retenue est le rejet de l’ensemble des conclusions de la requête, y compris la demande subsidiaire visant à réduire la durée de la mesure à la seule période des jeux olympiques.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 1er août 2024 et 8 août 2024, Mme A, représentée par Me El Haitem demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté du 10 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de 3 mois.

2°) à titre subsidiaire, d'annuler l'article 7 de cet arrêté en tant qu'il prévoit son application au-delà de la période officielle des jeux olympiques et paralympiques.

3°) de mettre à la charge de l'Etat, le paiement d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- L'arrêté est entaché d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- Il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- Il porte atteinte de manière disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et à son droit de mener une vie privée et familiale normale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A sont inopérants ou non fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Par une ordonnance du 14 août 2024, la clôture a été prononcée au 14 août à 10h15.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision n°2017-691 QPC du 16 février 2018 du Conseil constitutionnel.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A, présidente-rapporteure ;

- les conclusions de Mme B, rapporteure publique ;

- les observations de Me El Haitem pour la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 10 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à l'encontre de Mme A une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance fondée sur l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, par laquelle il lui a interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de J, lui a fait obligation de se présenter une fois par jour, à 18 heures, au commissariat de police de K, d'obtenir un sauf-conduit pour tout déplacement en dehors du périmètre géographique autorisé, de déclarer, de justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification du présent arrêté, pour une durée de trois mois, et pour la période du 27 juillet au 25 août 2024, lui a fait interdiction de paraître aux abords du L 27 juillet au 25 août 2024. Mme A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté, étant précisé qu'un arrêté modificatif du 24 juillet a situé l'obligation de présentation au commissariat de Met non plus K. A titre subsidiaire, elle demande au tribunal d'annuler l'article 7 de l'arrêté en tant qu'il fixe à trois mois la durée d'application de la mesure qu'il édicte, afin de la ramener à une durée n'excédant pas celle des jeux olympiques et paralympiques.

Sur les conclusions de la requête présentées à titre principal :

S'agissant des moyens tirés du défaut de motivation et d'examen particulier :

2. La décision indique qu'elle est prise en application des dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure et qu'il est fait usage notamment de son cinquième alinéa, et rappelle le contenu de l'article L. 228-1 de ce code qui précise les conditions auxquelles est soumise l'édiction d'un tel arrêté. Cet arrêté relate ensuite le parcours de la requérante de manière particulièrement circonstanciée, y compris par citations de propos de l'intéressée et met ce parcours en balance avec les éléments permettant d'apprécier le degré de gravité actuel de la menace terroriste, lesquels sont énumérés de manière précise. Il suit de là que cet arrêté satisfait aux exigences de motivation d'une telle mesure lesquelles résultent exclusivement de l'article L. 228-6 du code de la sécurité intérieure selon lequel " les décisions du ministre de l'intérieur prises en application des articles L. 228-2 à L.228-5 sont écrites et motivées. ". Par suite les moyens tirés du défaut de motivation et d'examen particulier de la situation personnelle de Mme A ne sauraient être accueillis.

S'agissant du moyen tiré de l'erreur d'appréciation :

3. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre l'intérieur les obligation prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 de ce code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République de Paris et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune () ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation ".

4. Il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure cité au point précédent du présent jugement que les mesures qu'il prévoit, dont les mesures qui, comme la décision attaquée, sont fondées sur l'article L. 228-2 du même code, doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, le fait de soutenir, diffuser, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou d'adhérer à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

5. Les notes des services de renseignement doivent être prises en compte par le juge administratif lorsqu'elles sont soumises au contradictoire et ne sont pas sérieusement contestées. En l'espèce, en se bornant à faire valoir que les notes de ce type produites ne sont pas datées, la requérante ne saurait être regardée comme soulevant une contestation sérieuse alors que leur valeur probante ne peut être amoindrie de ce seul fait.

6. Il ressort des pièces du dossier, et notamment d'une note des services de renseignement, que Mme A s'est construite et a grandi dans une pratique rigoriste de l'islam, avec des parents acquis aux thèses pro-djihadistes, bien avant leur départ de France en 2012. Si à l'âge qui était alors le sien, elle n'a pas rejoint la zone syro-irakienne fin 2013 par choix volontaire, mais s'est bornée à suivre ses parents, elle y a séjourné dans un environnement de combattants djihadistes entre l'âge de 10 ans et 19 ans, la famille s'étant reconstituée après le décès de son père au combat et le remariage de sa mère avec un autre combattant djihadiste, qui a lui-même également péri au combat, puis ayant été abritée dans plusieurs camps à partir de l'année 2019. Elle y a ainsi été témoin de violences extrêmes et y a constamment côtoyé des acteurs du djihad et du califat. Le 26 octobre 2022, Mme A, alors âgée de 19 ans, a été rapatriée sur le territoire français avec sa fratrie et sa mère, qui est actuellement placée en détention provisoire notamment pour des faits d'association de malfaiteurs terroriste en vue de la préparation d'un ou plusieurs crimes d'atteintes aux personnes. Pour anciens qu'ils soient, ces faits se sont déroulés sur une longue période et à un âge où la personnalité achève de se construire d'autant qu'il n'apparaît pas que l'intéressée se soit distanciée de cette période que non seulement elle banalise mais surtout, qu'elle ne renie en rien, évitant même de répondre aux questions selon un schéma de réponse lui permettant de ne pas être conduite à renier ses convictions. En se bornant à invoquer son parcours scolaire et civique ainsi que son casier judiciaire vierge de toute condamnation pénale depuis son retour sur le territoire, elle n'apporte aucune contestation sérieuse des éléments rapportés par le ministre pour établir qu'il y a des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics.

7. Dans ces conditions, eu égard au conditionnement idéologique dans lequel Mme A se trouve encore du fait des conditions de vie qu'elle a connues à l'âge où la personnalité se construit et alors que d'une part, aucune prise de distance avec cette idéologie ne ressort des pièces du dossier en dépit de la maturité qu'elle a nécessairement acquise en tant que jeune majeure, en se bornant à faire état de l'absence de toute condamnation pénale et à invoquer le temps qu'elle a passé sans incident depuis son retour en France, la requérante ne saurait remettre en cause l'appréciation portée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer sur sa situation dans le contexte actuel de menace terroriste, fortement aggravée depuis les événements d'octobre 2023 au Proche Orient ainsi qu'en témoignent d'une part, les attentats d'Arras le 13 octobre 2023 et de Paris le 2 décembre 2023 et les projets d'attentats récemment déjoués, et d'autre part, les menaces expressément formulées par les groupes terroristes sur les réseaux sociaux pour les Jeux olympiques et paralympiques de Paris, dont l'ouverture était imminente à la date de l'arrêté attaqué. Le ministre de l'intérieur a ainsi pu sans erreur d'appréciation estimer qu'à la date de l'arrêté attaqué, des raisons sérieuses permettaient de penser que le comportement de l'intéressée constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qu'elle soutenait et adhérait à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme et, par suite, prendre la mesure attaquée, peu important, s'agissant d'une condition superfétatoire, le point de savoir si les contacts autrefois quotidiens avec des personnes liées au terrorisme, qui constituaient son seul réseau relationnel à son arrivée en France, se poursuivent de manière habituelle ou non, étant précisé toutefois que l'intéressée vit actuellement chez ses grands-parents qui hébergent également son frère, lequel a vécu en zone irako-syrienne de 7 à 16 ans, et dont le comportement donne tout autant de raisons sérieuses de penser qu'il constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité publique au regard de son adhésion aux thèses pro-djihadistes en l'absence de prise de distance marquée avec son passé.

8. Il résulte des deux points précédents que le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.

S'agissant des moyens tirés de l'atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale et à la liberté d'aller et venir :

9. Dans sa décision 2017-691 QPC du 16 février 2018, le Conseil constitutionnel a jugé que si les dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure portent, en tant que telles, une atteinte à la liberté d'aller et de venir, au droit au respect de la vie privée et au droit de mener une vie familiale normale, le législateur, qui a strictement borné le champ d'application de la mesure qu'il a instaurée et apporté les garanties nécessaires, a assuré une conciliation qui n'est pas manifestement déséquilibrée entre, d'une part, l'objectif de valeur constitutionnelle de prévention des atteintes à l'ordre public et, d'autre part, la liberté d'aller et de venir, le droit au respect de la vie privée et le droit de mener une vie familiale normale.

10. Mme A établit que l'obligation de ne pas sortir d'un périmètre restreint l'a obligée à renoncer aux projets de vacances familiales qui avaient été prévus et pour lesquels des réservations avaient été effectuées. Cette indéniable atteinte portée à sa vie privée et familiale et à sa liberté d'aller et venir est toutefois limitée puisqu'elle peut voir sa famille en d'autres lieux ou bien après la période de trois mois sur laquelle porte la mesure en litige. Si la requérante expose que cette mesure l'empêcherait de se rendre à des cours en vue de passer son diplôme d'accès aux études universitaires au sein de l'université N, sur le siteP, à partir du 11 septembre prochain, et de prendre des cours de conduite, elle n'établit toutefois ni qu'elle aurait besoin d'obtenir le permis de conduire à bref délai ni que ses cours débutent avant le 21 octobre, étant précisé que la notice d'information jointe à la notification de la mesure précisait que sur justificatifs des aménagements peuvent être accordés pour un motif lié aux études. Ainsi, en l'espèce, l'atteinte est strictement proportionnée aux nécessités de l'ordre public. Par suite, le moyen doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté en litige.

Sur les conclusions présentées à titre subsidiaire :

12. Il résulte de ce qui est dit ci-dessus, que la durée de la mesure en litige doit être regardée comme proportionnée aux nécessités de l'ordre public, même en tant qu'elle porte sur une durée plus longue que celles des Jeux olympiques et paralympiques puisque, contrairement à ce qui est allégué, l'arrêté est fondé principalement sur le niveau très élevé de menace terroriste en France depuis le 7 octobre 2023 et non sur la seule tenue des jeux olympiques, qui constitue seulement un élément de contexte supplémentaire. Par suite, les conclusions subsidiaires de la requête tendant à ce que la durée de la mesure soit réduite pour ne couvrir que la période officielle des jeux olympiques et paralympiques doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

13. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat verse à Mme A la somme que celle-ci demande au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie du jugement sera adressée à la préfète de l'Essonne pour information.

Délibéré après l'audience du 14 août 2024 à laquelle siégeaient :

Mme A présidente,

M. C, premier conseiller,

Mme D, première conseillère.

Lu en audience publique le 15 août 2024.

La président-rapporteure,

Mme A

L'assesseur le plus ancien,

M. C

La greffière

Mme A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

n° 2406655

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