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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2406671

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2406671

jeudi 15 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2406671
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCAMBLA

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Versailles a rejeté la requête de M. A contestant l'arrêté du ministre de l'intérieur du 25 juin 2024 lui imposant une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (MICAS). Le tribunal a écarté les moyens de légalité externe, jugeant que l'information préalable des procureurs était établie et que le moyen tiré de la méconnaissance du contradictoire était inopérant, la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne n'étant pas applicable en l'espèce. La solution retenue est fondée sur les articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. A, représenté en dernier lieu par Me Hamroun, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 juin 2024, notifié le 1er juillet 2024, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) lui faisant interdiction de se déplacer en dehors de la commune de Y et obligation de se présenter une fois par jour, à 10 heures, au commissariat de police de cette ville ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché de vices de procédure en ce qu'il méconnaît l'obligation d'information qui devait être apportée au procureur de la République antiterroriste ainsi qu'au procureur de la République territorialement compétent, et en ce qu'il méconnaît la procédure contradictoire préalable ;

- il est entaché d'une méconnaissance de l'autorité de la chose jugée ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés sont inopérants ou non fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Par une ordonnance du 14 août 2024, la clôture a été prononcée au 14 août à 10h15.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A, rapporteure,

- les conclusions de Mme B, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par l'arrêté attaqué, en date du 25 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, en application des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure relatifs à la lutte contre le terrorisme et les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, interdit à M. A de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Y , l'a obligé à se présenter quotidiennement, y compris les dimanches, jours fériés ou chômés, au commissariat de police de Y , à confirmer et justifier son lieu d'habitation auprès de ce commissariat et, en cas de changement de son lieu d'habitation, à déclarer et justifier sa nouvelle adresse.

2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre. " Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de :/ 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. () ".

Sur les moyens de légalité externe :

S'agissant de l'information des procureurs :

3. Le ministre de l'intérieur a produit à l'instance le message par lequel, conformément aux prescriptions citées au point précédent, il a informé le procureur de la République anti-terroriste et le procureur de la République d'Evry de ce qu'il avait pris la mesure attaquée. Par suite, et en tout état de cause s'agissant d'une simple information ne constituant pas une étape de la procédure administrative préalable à l'adoption de la mesure contestée, le moyen tiré de ce que cette information n'aurait pas été effectuée ne peut qu'être écarté comme manquant en fait.

S'agissant du respect du contradictoire :

4. Aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes de l'article 51 de la même charte : " 1. Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ". Ces dispositions ne sauraient utilement être invoquées dans le cadre de la présente instance qui ne conteste pas un acte pris dans le champ du droit de l'Union.

5. Si, selon les dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, les mesures de police sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable, toutefois, en vertu du 3° de l'article L. 121-2 de ce code, ces dispositions ne sont pas applicables aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière. Or, les dispositions de l'article L. 228-6 du code de la sécurité intérieure, applicable aux mesures de la nature de celle qui est attaquée en la présente instance, qui prévoient que " le ministre de l'intérieur ou son représentant met la personne concernée en mesure de lui présenter ses observations dans un délai maximal de huit jours à compter de la notification de la décision ", ont instauré une procédure contradictoire particulière au sens du 3° de l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration. Dès lors, les prescriptions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ne peuvent être utilement invoquées par le requérant pour soutenir que l'arrêté attaqué aurait été pris à l'issue d'une procédure irrégulière.

Sur les moyens de légalité interne :

6. Il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure cité au point 2 du présent jugement que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

S'agissant de la méconnaissance de l'autorité absolue de la chose jugée par le juge pénal :

7. M. A se prévaut de ce qu'il a été relaxé du chef d'apologie publique d'un acte terroriste par un arrêt de la Cour d'appel de Paris du 9 mars 2023 et que, par suite, sauf à méconnaître l'autorité de chose jugée, la décision attaquée ne saurait se fonder sur les propos qu'il a tenus en classe durant un cours sur la sécurité, à savoir " plus tard, quand je serai grand, je vais bombarder Paris, je serai comme Ben Laden " lesquels n'ont pas été retenus par le juge pénal comme des faits de nature à établir le délit d'apologie du terrorisme.

8. L'autorité de la chose jugée par le juge pénal ne s'impose au juge administratif qu'en ce qui concerne les constatations de fait retenues et qui sont le support nécessaire du dispositif d'une décision pénale devenue définitive. En revanche, l'autorité de chose jugée ne saurait s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité. Il appartient, dans ce cas, à l'autorité administrative d'apprécier si les mêmes faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application d'une sanction administrative.

9. En l'espèce, le motif retenu par la Cour d'appel de Paris pour prononcer la relaxe est que les faits nécessaires à l'incrimination pénale ne sont pas établis puisque les propos de soutien au terrorisme n'ont pas été tenus publiquement. Par suite, cette décision de justice n'est pas revêtue de l'autorité de chose jugée en ce qui concerne les constatations de fait support du dispositif de relaxe. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'autorité de la chose jugée par le juge pénal ne peut donc qu'être écarté.

S'agissant de l'erreur d'appréciation :

10. D'une part, il ressort des pièces du dossier, et notamment d'une note des services de renseignement, laquelle doit être prise en compte par le juge administratif lorsqu'elle n'est pas sérieusement contestée, comme en l'espèce, qu'à la suite d'un signalement, le 8 octobre 2021, le requérant, alors âgé de 16 ans, a été appréhendé, à l'entrée de son établissement scolaire, en flagrance pour port d'arme blanche, à savoir un couteau de cuisine doté d'une lame d'une dizaine de centimètres. La perquisition à domicile qui a suivi a établi qu'il disposait d'une arme à poing à bille et qu'il portait sur lui un couteau de collection à lame recourbée. Pour tous ces faits, le requérant a d'ailleurs été reconnu coupable par jugement du tribunal judiciaire d'Evry en date du 25 novembre 2021, le condamnant pour faits de port d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D sans motif légitime et d'introduction d'une arme sans motif légitime dans un établissement scolaire. L'exploitation de son téléphone portable, saisi lors de cette perquisition, a révélé qu'il y conservait la représentation d'une décapitation, la photographie d'une personne vêtue de noir portant un masque, un chapeau et des gants, un gilet tactique et une arme de poing, ayant une attitude agressive, la photographie d'une liasse de billets de banque, la photographie d'un fusil à pompe avec un second fusil en arrière-plan, une photographie de son pistolet à billes à côté du couteau de collection et une photographie d'un fusil d'assaut et d'un poing américain. Enfin, l'audition de V a établi qu'il a posé à l'un d'eux la question de savoir si les modalités de fouille par un agent de sécurité incluaient ou non la fouille à corps et qu'il avait apporté une arme à bille un jour dans l'établissement. Même s'il se présente comme un collectionneur d'armes, la fascination pour les armes combinée au contenu de ces photographies et à la question posée à son camarade laissent présager un passage à l'acte. Dans un contexte de menace terroriste très élevée, notamment en établissement scolaire, un tel comportement représente ainsi une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics.

11. D'autre part, outre les propos prônant l'action terroriste mentionnés au point 7 ci-dessus, qui ont été entendus par les V, l'un d'eux a indiqué avoir reçu sur son téléphone portable, de la part de M. A, une photographie représentant un individu cagoulé tenant la tête du second qui était détachée de son corps avec un croissant de lune. La W fait état de ce que, d'après les V, qui le craignaient, il avait indiqué avoir regardé un film sur les frères Kouachi et déplorait qu'il n'y ait pas plus de policiers morts. Interrogé à ce sujet, l'intéressé lui-même, lors sa première audition en garde à vue, a effectivement exprimé une absence totale d'empathie pour les policiers qui ont conduit cette mission au péril de leur vie. Il résulte de tous ces éléments que M. A doit être regardé comme soutenant, diffusant et adhérant à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

12. Compte tenu du comportement du requérant tel que rappelé aux deux points précédents, et même si, depuis ces faits, il a débuté un contrat d'engagement jeune en février 2024, les mesures contestées doivent être regardées comme ayant été prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, eu égard au niveau très élevé de la menace terroriste actuellement, ainsi qu'établi par les attentats de l'automne 2023, par les projets déjoués par les services de renseignements et par les menaces expresses formulées sur les réseaux terroristes pour la période des Jeux olympiques et paralympiques. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation ne saurait donc être accueilli.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 25 juin 2024. Ses conclusions tendant à l'annulation de cet arrêté doivent, dès lors, être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée

Article 2 : Le présente ordonnance sera notifiée à M. A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Versailles, le 15 août 2024.

Délibéré après l'audience du 14 août 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme A, présidente,

- M. C, premier conseiller,

- Mme D, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 août 2024.

La présidente-rapporteure,

Mme AL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau

M. C

La greffière,

Mme A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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