lundi 23 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2406695 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | ELACHI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée au tribunal administratif de Paris le 11 mai 2024 puis transmise au tribunal administratif de Versailles par ordonnance du président du tribunal administratif de Paris en date du 27 juillet 2024, M. E demande au tribunal :
1°) d'annuler les arrêtés du 10 mai 2024 par lesquels le préfet de police lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 24 mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Il soutient que :
- Les deux arrêtés sont entachés d'incompétence, d'insuffisance de motivation et de défaut d'examen particulier de sa situation ;
- L'arrêté lui faisant obligation de quitter sans délai le territoire français a également méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car il est entré en France à l'âge d'un an et y a effectué toute sa scolarité ; toute sa famille vit en France, son père et ses deux frères et trois sœurs étant de nationalité française, et sa mère étant en situation régulière ;
- La décision fixant le pays de destination est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;
- La décision lui interdisant le retour sur le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ; elle est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation compte tenu de ce qu'il vit en France depuis l'âge d'un an avec toute sa famille, pour l'essentiel de nationalité française.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2024, le préfet de police, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention franco-camerounaise en date du 4 novembre 1977 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme D pour statuer sur les requêtes relevant aux procédures prévues à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu, au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 12 septembre 2024, en présence de M. Rion, greffier :
- le rapport de Mme D,
- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C E, ressortissant camerounais né le 10 avril 2002 à Yaoundé (Cameroun), serait entré en France en 2003 selon ses déclarations. Par deux arrêtés en date du 10 mai 2024, le préfet de police lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 24 mois en l'informant qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. M. E demande au tribunal l'annulation de ces arrêtés.
2. Pour prononcer les arrêtés contestés, le préfet de police s'est fondé sur les circonstances que l'intéressé, titulaire d'un récépissé de demande de titre de séjour temporaire expirant le 9 novembre 2021, n'a pas demandé le renouvellement de son récépissé et s'est maintenu sur le territoire français à l'expiration de celui-ci. Le préfet s'est également fondé sur la circonstance que l'intéressé, qui a fait l'objet de 22 signalements entre 2016 et 2023 et qui a été condamné par le tribunal correctionnel d'Evry-Courcouronnes le 11 avril 2023 à huit mois d'emprisonnement pour menace, violence ou acte d'intimidation envers un dépositaire de l'autorité publique pour qu'il accomplisse ou s'abstienne d'acte de sa fonction, récidive et violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique sans incapacité, puis, le 20 novembre 2023 à quatre mois d'emprisonnement pour transport non autorisé de stupéfiants par le tribunal correctionnel de Bobigny, représente une menace pour l'ordre public en restant sur le territoire national.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
4. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. E, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions :
5. En premier lieu, M. A B, attaché principal d'administration de l'Etat, a reçu, par un arrêté n° 2023-01047 du 11 septembre 2023, régulièrement publié le même jour au recueil n°75-2023-511 spécial des actes administratifs de cette préfecture, délégation du préfet de police pour signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des arrêtés manque en fait et doit être écarté.
6. En deuxième lieu, les arrêtés contestés exposent les circonstances de droit et de fait propres à la situation personnelle de M. E dont les éléments sur lesquels le préfet de police s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire et pour fixer le pays de renvoi, ainsi que pour prendre une décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois. Dès lors, il comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées, qui sont suffisamment développées pour permettre au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation des décisions attaquées doit être écarté.
7. En troisième lieu, il ne ressort pas des termes des arrêtés attaqués, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet de police de Paris ne se serait pas livré à un examen sérieux et particulier de la situation personnelle de M. E. Ce moyen doit ainsi être écarté.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre l'arrêté faisant obligation à l'intéressé de quitter le territoire français :
8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. Ainsi qu'il a été dit au point 2 ci-dessus, le préfet a motivé son arrêté, outre par la circonstance que M. E n'a pas demandé le renouvellement de son récépissé de demande de titre de séjour temporaire, lequel avait expiré le 9 novembre 2021, se maintenant ainsi irrégulièrement sur le territoire français, par la menace que représente la présence sur le territoire national de l'intéressé. En effet, le préfet a relevé que M. E a fait l'objet, entre 2016 et 2023, de 22 signalements pour des faits de non-assistance à personne en danger, vols à la tire, vol de véhicule, vols aggravés par deux circonstances, extorsion commise avec une arme, à plusieurs reprises des faits de transport, détention et acquisition non autorisés de stupéfiants, violences sur une personne dépositaire de l'autorité publique, violences par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique et rébellion, à plusieurs reprises des faits de port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D. Le préfet a enfin relevé que le requérant a commis des faits de menace, violence ou acte d'intimidation envers un dépositaire de l'autorité publique pour qu'il accomplisse ou s'abstienne d'acte de sa fonction, récidive et violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique sans incapacité pour lesquels il a été condamné par le tribunal correctionnel d'Evry-Courcouronnes le 11 avril 2023 à huit mois d'emprisonnement, ainsi que des faits de transport non autorisé de stupéfiants pour lesquels il a été condamné le 20 novembre 2023 par le tribunal correctionnel de Bobigny à quatre mois d'emprisonnement. Le préfet a également indiqué que M. E doit être jugé par le tribunal judiciaire de Paris le 9 septembre 2024 pour des faits d'acquisition, détention et usage de stupéfiants. Dans ces conditions, en prononçant la décision contestée, alors même que l'intéressé vit depuis l'âge d'un an en France où il a été scolarisé et où vivent ses parents ainsi que sa fratrie, compte tenu du grave trouble à l'ordre public, par des actes de violence et par la violation régulière de la législation relative aux stupéfiants, que cause de manière récurrente M. E, qui n'a jamais cherché à s'amender et qui ne travaille pas, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision de refus de départ volontaire :
10. En premier lieu, la décision faisant obligation à M. E de quitter le territoire français n'étant entachée d'aucune illégalité, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision ne peut qu'être écarté.
11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; () ".
12. D'une part, il n'est pas contesté que M. E s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité du récépissé de demande de titre de séjour temporaire, lequel avait expiré le 9 novembre 2021, et n'avait pas, à la date de la décision attaquée, soit le 10 mai 2023, sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Dès lors, il y a lieu de regarder comme établi le risque que M. E se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français. D'autre part, ainsi qu'il a été dit au point 9 ci-dessus, le comportement de M. E représente une menace récurrente pour l'ordre public. Dans ces conditions, en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, le préfet de police n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne l'autre moyen dirigé contre la décision fixant le pays de destination :
13. La décision faisant obligation à M. E de quitter le territoire français n'étant entachée d'aucune illégalité, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
14. En premier lieu, la décision faisant obligation à M. E obligation de quitter le territoire français n'étant entachée d'aucune illégalité, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision ne peut qu'être écarté.
15. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ()". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
16. Eu égard aux circonstances indiquées aux points 9 et 12 du présent jugement, M. E, qui s'est maintenu en situation irrégulière après l'expiration du récépissé de sa demande de titre de séjour temporaire, et qui représente une menace constante pour l'ordre public, ne peut se prévaloir en l'espèce de l'existence de circonstances humanitaires. Par suite le préfet de police en fixant à vingt-quatre mois la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français infligée au requérant, n'a méconnu ni le droit de celui-ci au respect de sa vie privée et familiale, ni les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et n'a pas d'avantage entaché cette décision d'une erreur d'appréciation au regard de ces dispositions.
17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. E ne peut qu'être rejetée, en toutes ses conclusions, y compris celles aux fins d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance.
D E C I D E:
Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La requête de M. E est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C E et au préfet de police.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.
La magistrate désignée,
signé
Ch. D Le greffier,
signé
T. Rion
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2406695
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026