lundi 2 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2407292 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | SELARL CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 août 2024, M. C A, représenté par Me Hagege, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 19 août 2024 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas d'exécution d'office, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre à titre principal au préfet territorialement compétent de renouveler sa carte de résident ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai à d'un mois compter du présent jugement ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
-elle a été prise par un auteur incompétent ;
-elle est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen ;
-elle méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
-elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle ;
S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :
-elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire ;
-elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen ;
-elle est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article L. 612-10 du code de l'entrée du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
-elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 612-6 du code de l'entrée du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense enregistré le 25 septembre 2024, le préfet de police, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 novembre 2024, en présence de M. Rion, greffier d'audience :
- le rapport de M. Hecht, premier conseiller,
- et les observations de M. A,
- le préfet de Police n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. C A, ressortissant tunisien né le 13 mars 1996, déclare être entré en France en 2010 sous couvert d'un visa Schengen dans le cadre du regroupement familial. Il a bénéficié d'un titre de séjour valable du 18 mars 2014 au 17 mars 2024. Il a été interpellé le 18 août 2024 pour des faits d'usage de stupéfiants, conduite sous l'empire d'un état alcoolique contraventionnelle, défaut d'assurance et conduite d'un véhicule sans permis. Par un arrêté du 19 août 2024, le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas d'exécution d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire national pour une durée de deux ans. Par sa requête, il demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-00102 du 26 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de Paris le même jour, le préfet de police a donné délégation à Mme B, pour signer tous arrêtés et décisions dans la limite de ses attributions, en cas d'absence ou d'empêchement des autres délégataires, sans qu'il ressorte des pièces du dossier que ces derniers n'aient pas été absents ou empêchés lorsqu'elle a signé l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.
3.En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. ()". Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ".
4. Il ressort ainsi des motifs de l'arrêté attaqué que celui-ci comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dès lors, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué serait assorti d'une motivation insuffisante, doit être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si l'étranger séjourne déjà en France, sa demande est présentée dans les délais suivants : () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ". Aux termes de son article R. 431-5 : " Si l'étranger séjourne déjà en France, sa demande est présentée dans les délais suivants : / 1° L'étranger qui dispose d'un document de séjour mentionné aux 2° à 8° de l'article L. 411-1 présente sa demande de titre de séjour entre le cent-vingtième jour et le soixantième jour qui précède l'expiration de ce document de séjour lorsque sa demande porte sur un titre de séjour figurant dans la liste mentionnée à l'article R. 431-2. Lorsque sa demande porte sur un titre de séjour ne figurant pas dans cette liste, il présente sa demande dans le courant des deux mois précédant l'expiration du document dont il est titulaire ; () ".
6. Il ne ressort ni des pièces du dossier, ni de la motivation de la décision attaquée, qui mentionne explicitement des circonstances propres à la situation personnelle de M. A, que le préfet se serait abstenu de procéder à un examen sérieux et personnalisé de sa situation. En particulier, si M. A soutient que cette décision ne mentionne pas la demande de renouvellement de titre de séjour qu'il a déposée le 16 avril 2024, toutefois il résulte des pièces du dossier que M. A n'a pas sollicité le renouvellement de son titre de séjour, expiré le 17 mars 2024, dans le délai prévu par l'article R. 431-5 susmentionné, ainsi que le précise la décision attaquée. En outre, le préfet n'était pas tenu de mentionner dans cette décision toutes les circonstances relatives à la vie professionnelle de l'intéressé, non plus que l'absence de condamnation pénale. Dès lors, le moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux de la situation de M. A, doit être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être démocratique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. M. A est entré sur le territoire français en 2010, à l'âge de 14 ans, dans le cadre du regroupement familial. Il y a ensuite résidé légalement de 2014 à 2024 et a exercé diverses activités professionnelles qui lui permettent de justifier de 37 trimestres travaillés à la date de la décision attaquée. Toutefois, s'il justifie en particulier de sa profession de chauffeur routier pour la société KMN Transport, il ressort des pièces du dossier qu'il ne dispose plus de permis de conduire, sans que cela ne soit contesté. D'autre part, s'il est constant que ses deux parents, ressortissants tunisiens, résident en France et disposent de titres de séjour valables jusqu'en 2029 et 2031, toutefois il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, majeur, est célibataire et sans enfants, tandis qu'il n'allègue pas devoir s'occuper de ses parents pour des raisons particulières. En outre, à l'exception de son activité professionnelle susmentionnée, il ne démontre pas d'insertion sociale particulière. Dans ces conditions, eu égard à l'absence de demande de renouvellement de son titre de séjour dans les délais requis, ainsi qu'il a été rappelé au point 5, à son interpellation, en date du 18 août 2024, pour des faits reconnus de conduite sous l'empire d'un état alcoolique, de défaut d'assurance, de conduite d'un véhicule sans permis, d'usage de produits stupéfiants, et au caractère de récidive de cette dernière infraction, et nonobstant son activité professionnelle depuis plus de 8 ans, le préfet a pu obliger M. A à quitter le territoire français sans porter une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Et selon son article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. "9. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle normal sur les motifs de nature à justifier l'interdiction de retour, tant dans son principe que dans sa durée.
10. Il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet s'est fondé, d'une part, sur la menace représentée par M. A eu égard aux infractions commises le 18 août 2024, et d'autre part sur sa situation familiale, ce dernier étant célibataire et sans enfant à charge. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit, que M. A a résidé en France régulièrement entre 2010 et mars 2024, qu'il a déposé une demande de renouvellement de titre de séjour, le 16 avril 2024, postérieurement aux délais requis et à l'expiration de son précédent titre, mais avant la décision attaquée, qu'il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement, qu'il a exercé une activité professionnelle presque continue depuis 2014, et qui lui a en tout cas permis de compter 35 trimestres au 1er janvier 2024. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir qu'en fixant à 24 mois la durée de l'interdiction de retour prononcée à son encontre, le préfet a commis une erreur d'appréciation.
11. Par suite, il y a lieu d'annuler l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. A.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
12. Le présent jugement, qui annule seulement l'interdiction de retour sur le territoire français de deux ans prononcée à l'encontre du requérant, n'implique pas de mesure d'injonction.
Sur les frais liés au litige :
13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme demandée au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision par laquelle le préfet de police de Paris a prononcé à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans, en date du 19 août 2024, est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de police de Paris.
Délibéré après l'audience du 18 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouardes, président,
Mme Marc, première conseillère,
M. Hecht, premier conseiller
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2024.
Le rapporteur,
signé
S. Hecht
Le président,
signé
P. Ouardes
Le greffier,
signé
T. Rion
La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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