vendredi 27 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2407688 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 5 septembre 2024, et un mémoire complémentaire enregistré le 24 septembre 2024, M. C B, représenté par Me Katlama, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre les effets de l'arrêté d'expulsion pris à son encontre par la préfète de l'Essonne le 6 août 2024 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie eu égards aux effets graves de l'arrêté d'expulsion sur sa situation personnelle ; en outre, il a déjà été convoqué en vue d'un entretien avec les autorités consulaires tunisiennes, de sorte que l'arrêté en litige peut être exécuté à tout moment ;
- sont de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué les moyens tirés de ce que : en premier lieu, sa présence en France ne constitue pas une menace grave pour l'ordre public au sens de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors notamment qu'il présente des garanties de réinsertion sociale et professionnelle et qu'il dispose d'une vie privée et familiale sur le territoire ; en second lieu, l'arrêté contesté méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 septembre 2024, la préfète de l'Essonne, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Elle oppose, à titre principal, l'irrecevabilité de la requête à défaut de requête au fond. Elle soutient, à titre subsidiaire, que les moyens de la requête ne sont pas fondés, dès lors notamment que l'intéressé représente une menace grave pour l'ordre public.
Vu :
- la requête présentée par M. B tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code pénal ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Marc, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 septembre 2024, tenue en présence de Mme Laforge, greffière :
- le rapport de Mme Marc ;
- les observations de Me Albouy, substituant Me Katlama, pour M. B, présent, qui reprend oralement ses conclusions et moyens, et insiste sur l'atteinte manifeste à la vie privée et familiale de l'intéressé ;
- les observations de Me El Assaâd, substituant Me Termeau, pour la préfète de l'Essonne, qui déclare abandonner la fin de non-recevoir tirée de l'absence de requête au fond, et persiste pour le surplus en ses conclusions et moyens.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 15 heures 09.
Considérant ce qui suit :
1. M. C B, né le 18 octobre 1989 en Tunisie, a bénéficié à compter du 19 janvier 2013 d'un titre de séjour valable pour une durée de 10 ans dont il a sollicité le renouvellement. Par un courrier du 27 juin 2024, M. B a été informé qu'une procédure d'expulsion était initiée à son encontre. M. B a été entendu le 17 juillet 2024 par la commission d'expulsion, qui a rendu un avis défavorable le 19 juillet suivant. Il demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 6 août 2024 par lequel la préfète de l'Essonne a prononcé son expulsion du territoire français.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
Sur l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des éléments fournis par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. La condition d'urgence s'apprécie objectivement et globalement au regard de l'intérêt du demandeur mais aussi de l'intérêt public.
4. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français porte par elle-même, en principe, atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et est ainsi constitutive d'une urgence pouvant justifier la suspension de l'exécution de cette décision sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative. A cet égard, M. B est marié à une ressortissante française, et est titulaire d'un contrat à durée indéterminée conclu en février 2024 avec la société Intermarché, de sorte que l'exécution de l'arrêté en litige aurait nécessairement et immédiatement pour effet de porter atteinte à sa situation. De plus, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'eu égard à la personnalité de l'intéressé, l'urgence qui s'attacherait à l'exécution de la mesure d'expulsion sans attendre que le tribunal statue au fond sur sa légalité l'emporterait sur l'urgence à en suspendre les effets. Dès lors, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision :
5. Aux termes, d'une part, de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure d'expulsion et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. Lorsque l'administration se fonde sur l'existence d'une telle menace pour prononcer l'expulsion d'un étranger, il appartient au juge, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
6. Aux termes, d'autre part, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. Il ressort certes des pièces du dossier que M. B a été condamné par la cour d'assises de l'Essonne, par un arrêt criminel du 10 février 2023, à une peine de cinq ans d'emprisonnement dont un an avec sursis probatoire pendant deux ans, pour des faits de violence aggravée par trois circonstances, suivie d'incapacité supérieure à huit jours, commis en août 2020. Néanmoins, M. B, présent en France depuis à tout le moins l'année 2012, est marié avec Mme A, ressortissante française, depuis 2011, et il bénéficie d'un contrat à durée indéterminée conclu le 7 février 2024 avec la société Intermarché, en qualité d'employé commercial. Il n'est pas contesté qu'il se soumet à l'obligation de soins qui lui a été impartie dans le cadre de sa condamnation, ainsi qu'à l'ensemble de ses autres obligations. Il résulte enfin de l'instruction que la commission d'expulsion a émis, le 19 juillet 2024, un avis défavorable à une éventuelle expulsion de M. B en relevant notamment que " le couple justifie d'une communauté de vie réelle et structurante ", que Mme A était présente à l'audience auprès de son époux, que l'intéressé a scrupuleusement respecté ses obligations probatoires et qu'il n'a pas commis de nouveaux faits de nature pénale.
8. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction et dans les circonstances de l'espèce, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté porte une atteinte disproportionnée au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision.
9. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont satisfaites. En conséquence, il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté d'expulsion pris à l'encontre de M. B par la préfète de l'Essonne le 6 août 2024.
Sur les conclusions fondées sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme que demande M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté d'expulsion pris à l'encontre de M. B par la préfète de l'Essonne le 6 août 2024 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée à la préfète de l'Essonne.
Fait à Versailles, le 27 septembre 2024.
La juge des référés,
signé
E. Marc
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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