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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2407953

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2407953

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2407953
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Cette ordonnance du Tribunal Administratif de Versailles, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, concerne la demande de mise à l'abri d'une ressortissante ivoirienne se présentant comme mineure non accompagnée. Le juge des référés a constaté que la requérante, dont la minorité était en cours de réévaluation par le département de l'Essonne, se trouvait dans une situation de vulnérabilité particulière, dépourvue d'hébergement pérenne et de ressources, ce qui caractérisait une situation d'urgence. Il a estimé que le défaut de mise à l'abri par le département portait une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale de la requérante, en méconnaissance des obligations découlant du code de l'action sociale et des familles. En conséquence, le tribunal a enjoint au département de l'Essonne de procéder à la mise à l'abri de Mme A dans un délai de 12 heures, sous astreinte de 150 euros par jour de retard.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 septembre 2024, Mme B A, représentée par Me Bertaux et Me Djemaoun, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'enjoindre au département de l'Essonne d'accomplir toutes diligences utiles pour qu'elle bénéficie d'une mise à l'abri, dans un délai de 12 heures suivant l'ordonnance à intervenir, et ce sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de condamner le département de l'Essonne à verser la somme de

2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'urgence est établie puisqu'elle dort dans la rue, dans des conditions extrêmement précaires, et n'a été re-convoquée par le service évaluateur du département que le 30 septembre 2024 ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à la poursuite de l'accueil provisoire par le service de l'aide sociale à l'enfance, en cas de risque immédiat de mise en danger ou de la sécurité d'un mineur isolé.

La requête a été communiquée au conseil départemental de l'Essonne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Vincent, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 16 septembre 2024 à

10h00.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Paulin, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Vincent, juge des référés,

- les observations de Me Bertaux, représentant Mme A, présente, qui a indiqué que la requérante a pu être hébergée depuis deux jours à Bagnolet, dans un local mis à disposition par une association, mais de façon extrêmement précaire et sans assurance de pouvoir y rester. Il a précisé qu'elle est également suivie par le centre médical de Médecins sans Frontières depuis le 9 septembre 2024, notamment d'un point de vue psychologique, pièce à l'appui, remise à l'audience et communiquée. Il a ajouté que la requérante avait dû insister pour que la mention de sa date de naissance figurant sur son passeport, valide, soit prise en compte par les services du département. Mme A a précisé qu'elle était entrée sur le territoire français le 5 août 2024 et qu'elle souhaitait aller à l'école.

Le département de l'Essonne n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été différée à 12h.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne, a sollicité le 13 août dernier sa prise en charge en qualité de mineur non accompagné, auprès de la permanence d'accueil de la direction de la prévention et de la protection de l'enfance de l'Essonne, chargée de la mise en œuvre de l'aide sociale à l'enfance du département. Par courrier du 3 septembre 2024, elle s'est vue notifier le rejet de sa demande. Elle a ensuite été invitée à se représenter au même service, pour que sa situation soit réévaluée, le 30 septembre 2024. La requérante demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au département de l'Essonne de lui faire bénéficier d'une mise à l'abri, dans un délai de 12 heures.

Sur les conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de Mme A.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

5. En vertu des dispositions précitées, le juge administratif des référés, saisi d'une demande en ce sens justifiée par une urgence particulière, peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une autorité administrative aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale. Ces dispositions législatives confèrent au juge des référés, qui se prononce par des mesures qui présentent un caractère provisoire, le pouvoir de prendre, dans les délais les plus brefs et au regard du critère d'évidence, les mesures de sauvegarde nécessaires à la protection des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'urgence :

6. Il n'est pas contesté que, depuis le 3 septembre dernier, la requérante, dont la situation est en cours de réévaluation par le département, au vu des documents de nature à prouver sa minorité qu'elle a produit, est dépourvue d'hébergement pérenne et sans ressource et qu'elle se trouve ainsi placée dans une situation de vulnérabilité particulière. Dès lors, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

7. Aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () / ; 3° Mener en urgence des actions de protection en faveur des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; / 4° Pourvoir à l'ensemble des besoins des mineurs confiés au service et veiller à leur orientation () ".

8. L'article L. 222-5 du même code prévoit que : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : 1° Les mineurs qui ne peuvent demeurer provisoirement dans leur milieu de vie habituel et dont la situation requiert un accueil à temps complet ou partiel, modulable selon leurs besoins, en particulier de stabilité affective, ainsi que les mineurs rencontrant des difficultés particulières nécessitant un accueil spécialisé, familial ou dans un établissement ou dans un service tel que prévu au 12° du I de l'article L. 312-1 ; / 3° Les mineurs confiés au service en application du 3° de l'article 375-3 du code civil () ; Peuvent être également pris en charge à titre temporaire, par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance, les mineurs émancipés et les majeurs âgés de moins de vingt et un ans qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants ". L'article L. 223-2 de ce code dispose que : " Sauf si un enfant est confié au service par décision judiciaire ou s'il s'agit de prestations en espèces, aucune décision sur le principe ou les modalités de l'admission dans le service de l'aide sociale à l'enfance ne peut être prise sans l'accord écrit des représentants légaux ou du représentant légal du mineur ou du bénéficiaire lui-même s'il est mineur émancipé. / En cas d'urgence et lorsque le représentant légal du mineur est dans l'impossibilité de donner son accord, l'enfant est recueilli provisoirement par le service qui en avise immédiatement le procureur de la République. / () Si, dans le cas prévu au deuxième alinéa du présent article, l'enfant n'a pas pu être remis à sa famille ou le représentant légal n'a pas pu ou a refusé de donner son accord dans un délai de cinq jours, le service saisit également l'autorité judiciaire en vue de l'application de l'article 375-5 du code civil ".

9. Aux termes de l'article L.221-2-4 du même code : " I.-Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence. II.-En vue d'évaluer la situation de la personne mentionnée au I et après lui avoir permis de bénéficier d'un temps de répit, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires au regard notamment des déclarations de cette personne sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. L'évaluation est réalisée par les services du département () ". L'article R. 221-11 du même code dispose que : " I.- La durée de l'accueil provisoire d'urgence prévu au I de l'article L. 221-2-4 est de cinq jours à compter du premier jour de la prise en charge de la personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille. L'accueil peut être prolongé deux fois pour la même durée. Le président du conseil départemental informe sans délai le procureur de la République de cet accueil et de ses éventuelles prolongations. II.- L'évaluation de la minorité et de l'isolement prévue au II de l'article L. 221-2-4 est réalisée pendant la période d'accueil provisoire d'urgence et après que la personne accueillie a bénéficié d'un temps de répit.() ".

10. Il résulte de ces dispositions que, sous réserve des cas où la condition de minorité ne serait à l'évidence pas remplie, il incombe aux autorités du département de mettre en place un accueil d'urgence pour toute personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille, confrontée à des difficultés risquant de mettre en œuvre sa santé, sa sécurité ou sa moralité, en particulier parce qu'elle est sans abri. Lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

11. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée et il peut inviter, le cas échéant, l'autorité de l'Etat à apporter aux services légalement compétents du département un concours dans l'accomplissement de leur mission, dès lors que le département établit formellement que les obligations qui lui sont faites auraient manifestement excédé ses capacités d'action.

12. En l'espèce, il résulte de l'instruction que la requérante s'est vue notifiée le rejet de sa demande au motif que sa maturité et sa morphologie ne pouvaient en aucun cas établir sa minorité, qu'elle apportait peu de précisions sur sa situation et qu'elle ne possédait pas de document prouvant sa minorité. Toutefois, il résulte de l'instruction qu'elle dispose d'un passeport valide établissant qu'elle est née le 10 mai 2009 et qu'elle est donc mineure. Il n'est pas non plus contesté que, sur présentation de ce passeport, le 3 septembre 2024, le département l'a invitée à se représenter au même service, pour que sa situation soit réévaluée. Toutefois,elle n'a été convoquée à un rendez-vous que le 30 septembre 2024, soit un peu plus de trois semaines après, sans se voir proposer, dans l'attente, une mise à l'abri, alors qu'il n'est pas contesté qu'elle est, depuis le 3 septembre dernier, isolée et sans ressources. Eu égard à ces circonstances, non contredites en défense, l'abstention du département de l'Essonne à prendre en compte les besoins de la requérante de bénéficier d'un accueil provisoire d'urgence est ainsi constitutive d'une carence caractérisée dans l'accomplissement de sa mission d'accueil, qui, eu égard à ses conséquences pour l'intéressée, porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

13. Dans ces conditions, il y a lieu d'enjoindre au département de l'Essonne de proposer un accueil provisoire d'urgence, dans les conditions prévues par l'article R.221-11 du code de l'action sociale et des familles précité, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de la présente ordonnance, compte tenu des précisions apportées à l'instance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Compte tenu de ce qui a été dit au point 2, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bertaux renonce à percevoir la somme correspondante à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge du département de l'Essonne et au bénéfice du conseil de Mme A, une somme de 1 000 euros.

O R D O N N E:

Article 1er : Mme A est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au département de l'Essonne de proposer un accueil provisoire d'urgence dans les conditions prévues par l'article R.221-11 du code de l'action sociale et des familles, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le conseil départemental de l'Essonne versera une somme de 1 000 euros à Me Bertaux, conseil de Mme A, en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5 : la présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au département de l'Essonne.

Fait à Versailles, le 17 septembre 2024

La juge des référés,

signé

Laurence Vincent

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2407953

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