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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2408130

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2408130

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2408130
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSELARL CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Versailles a rejeté la requête de Mme A, ressortissante ivoirienne, qui contestait l'arrêté du préfet des Yvelines du 10 septembre 2024 ordonnant son transfert aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Le tribunal a estimé que la décision était suffisamment motivée et ne méconnaissait ni l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme (droit à la vie privée et familiale), faute de lien familial établi en France, ni l'article 3 de la même Convention (risque de traitements inhumains ou dégradants), en l'absence de preuve de défaillances systémiques en Italie. La solution retenue s'appuie sur le règlement (UE) n° 604/2013 (Dublin III) et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 20 et 23 septembre 2024 au tribunal administratif de Versailles, Mme C A, représentée par Me Elachi demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 septembre 2024 par lequel le préfet des Yvelines a décidé son transfert aux autorités italiennes responsables de l'examen de sa demande de protection internationale ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle, ou à défaut d'admission définitive à l'aide juridictionnelle, à lui verser directement cette somme sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

-elle a quitté son pays d'origine au mois de février 2022 en traversant différents pays ;

-la décision attaquée souffre d'une insuffisante motivation et ne procède pas d'un examen individuel de sa situation ;

-elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il ne fait aucun doute qu'en application de la politique migratoire expéditive de l'Italie, elle sera automatiquement expulsée vers la Côte d'Ivoire où sa vie sera en danger ;

-elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la même convention en ce qu'elle possède toute sa famille en France en la présence de sa mère, son père, deux demi-sœurs et un demi-frère et, qu'en outre, elle élève seule son fils, fruit d'un viol en Libye.

La requête a été communiquée au préfet des Yvelines, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais a versé, le 29 septembre 2024, des pièces au dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme D pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L.921-1 et L.921-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article L.922-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 octobre 2024 :

- le rapport de Mme D, en présence de M. B, interprète ;

- les observations de Me Hafdi, représentant le préfet des Yvelines qui conclut au rejet de la requête et fait valoir que la requérante n'établit pas l'intensité des liens l'unissant à sa famille dont elle était séparée depuis de nombreuses années ;

-Mme A n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 20 août 2002 a sollicité son admission au séjour au titre du droit d'asile le 21 mai 2024, auprès des services de la préfecture des Yvelines. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation des données dactyloscopiques centrales et informatisées du système Eurodac a révélé que les empreintes digitales de Mme A avaient été relevées le 4 avril 2024 par les autorités de contrôle compétentes en Italie alors que l'intéressée avait franchi irrégulièrement la frontière de cet État en venant d'un État tiers à l'Union européenne. Les autorités italiennes, saisies le 28 mai 2024 d'une demande de prise en charge de Mme A et de son fils E A né le 3 juin 2023, ont implicitement accepté la requête du Préfet des Yvelines, le 29 juillet 2024, Par un arrêté du 10 septembre 2024 dont Mme A demande l'annulation, le préfet des Yvelines a décidé son transfert aux autorités italiennes.

2. En premier lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

3. La décision de transfert en litige vise, notamment, le règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle indique que Mme A a demandé l'asile en France le 21 mai 2024, que la comparaison de ses empreintes digitales au moyen du système " Eurodac " a révélé qu'elle avait irrégulièrement franchi les frontières italiennes le 4 avril 2024, précise que les autorités italiennes ont été saisies le 28 mai 2024 d'une demande de prise en charge de l'intéressée en application de l'article 13-1 du règlement (UE) n° 604/2013 et que les autorités italiennes ont accepté leur responsabilité par un accord implicite du 29 juillet 2024. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté ne satisferait pas à l'exigence de motivation posée à l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. En outre, il ne résulte ni des termes ce cet arrêté ni des autres pièces du dossier que le préfet ne se serait pas livré à un examen particulier de la situation de Mme A.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable ". En vertu de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ", la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Si Mme A soutient que l'Italie pratique une politique migratoire pour le moins expéditive et qu'un transfert vers cet Etat équivaut à la renvoyer dans son pays d'origine, ces éléments à caractère général ne suffisent pas à établir qu'elle serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités italiennes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que l'Italie est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Enfin, il n'est pas justifié que le transfert de Mme A vers l'Italie impliquerait nécessairement son renvoi en Côte d'Ivoire sans qu'elle puisse contester cette mesure. Dès lors, en ne mettant pas en œuvre les clauses dérogatoires prévues par les articles 3-2 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013/UE du 26 juin 2013, le préfet n'a pas méconnu ces dispositions, ni les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement (). Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui ont été reprises à l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

7. Mme A soutient que l'examen de sa demande d'asile doit être pris en charge en France eu égard à sa situation personnelle caractérisée par la présence sur le territoire de ses parents, deux demi-sœurs et un demi-frère, tandis qu'elle est la mère d'un enfant né à l'issue d'un parcours particulièrement difficile à travers la Libye. Toutefois, Mme A, entrée en France à l'âge de 22 ans et mère d'un enfant que les autorités italiennes ont accepté de prendre en charge, ne justifie pas que son état psychologique consécutif à son parcours d'exil rendrait indispensable l'appui d'un membre de famille dont elle vivait jusque-là séparée et n'établit pas davantage que sa prise en charge serait rendue impossible en Italie. Dans ces conditions, eu égard à la nature des circonstances invoquées par Mme A il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Essonne aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des faits de l'espèce en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions précitées du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, ni qu'il aurait méconnu les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

8. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée en toutes ses conclusions en ce comprises celles présentées au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au préfet des Yvelines.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

M. D Le greffier,

Signé

J. Ileboudo

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

.

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