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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2408655

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2408655

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2408655
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantMIKANO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Versailles a rejeté la requête de M. C, ressortissant haïtien, contestant l'arrêté préfectoral du 4 octobre 2024 lui faisant obligation de quitter sans délai le territoire français, assorti d'une interdiction de retour de dix ans. Le tribunal a examiné les moyens soulevés à l'audience, notamment l'insuffisance de motivation, la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et l'erreur manifeste d'appréciation, mais les a écartés. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les articles L. 611-1 et suivants. En conséquence, le tribunal a confirmé la légalité de l'arrêté préfectoral.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 octobre 2024 et complétée par des pièces enregistrées le 23 octobre 2024, M. C, représenté par Me Weinberg, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 4 octobre 2024 notifié le 8 octobre suivant par lequel la préfète de l'Essonne lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix ans.

Il ne soutient aucun moyen.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 21 octobre 2024, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme Gosselin pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 octobre 2024 tenue en présence de M. Rion, greffier :

- le rapport de Mme Gosselin ;

- les observations de Me Milly, substituant Me Weinberg, représentant M. C, qui conclut également à ce que le tribunal enjoigne à la préfète de l'Essonne de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile l'autorisant à travailler et mette à la charge de l'Etat la somme de 1.500 euros au titre des frais de l'instance.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée notamment au regard des dispositions de l'article L.613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un vice de procédure au regard des dispositions de l'article R.40-29 du code de procédure pénal ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 251-1 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est également entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît sa situation personnelle pour les mêmes motifs, ainsi que les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est également insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas fait l'objet d'un examen individuel de sa situation ;

- elle est illégale par voie d'exception en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison de la violence actuellement existant en Haïti ;

S'agissant de la décision refusant un délai pour l'éloignement :

- elle est prise par une autorité incompétente pour ce faire ;

- elle n'a pas fait l'objet d'un examen individuel suffisant de sa situation ;car le délai de 48 heures prescrit est trop court ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il n'a jamais utilisé d'alias ;

- illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français

- entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en raison de circonstances exceptionnelles et alors qu'il n'a pas expressément manifesté son refus de quitter la France ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas fait l'objet d'un examen individuel de sa situation ;

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français

- elle est entachée d'une erreur de droit car non seulement il n'est pas fait mention d'un trouble exceptionnel à l'ordre public mais encore au regard des dispositions des articles L. 6132-10 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- et manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est enfin entachée d'une erreur de fait en raison de circonstances exceptionnelles.

- la préfète de l'Essonne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant de nationalités haïtienne, né le 11 janvier 1986 à Fonds des Nègres (Haïti), serait entré en France selon lui avant l'âge de 13 ans. Par un arrêté du 1er octobre 2024, la préfète de l'Essonne a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix ans. M. C en demande l'annulation par la présente requête.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, la décision, après avoir indiqué l'état civil du requérant, rappelle sa situation tant familiale, professionnelle qu'administrative en soulignant que l'intéressé a été condamné à 8 reprises par les tribunaux correctionnels de Bobigny, Montpellier, Créteil, Pointe à Pitre et Pontoise pour de multiples délits et fait l'objet de 14 signalements au fichier des personnes mises en cause entre 2011 et 2024. Par suite, la décision attaquée est suffisamment motivée et n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

3. En deuxième lieu, les précisions mentionnées au point précédent révèlent un examen approfondi de la situation de M. C. Si, à l'audience M. C soutient que sa date d'arrivée n'a pas été mentionnée par la préfète, il ressort de la rédaction même de la décision attaquée que cette dernière a mentionné l'arrivée du requérant avant l'âge de treize ans en précisant que, compte tenu de la gravité des faits reprochés, l'intéressé ne pouvait plus se prévaloir de la protection réservée à cette catégorie d'étranger.

4. En troisième lieu, M. C soutient que la décision serait entachée de vice de procédure dès lors que les dispositions de l'article R.40-29 du code de procédure pénal n'ont pas été respectées. Cependant alors que l'intéressé n'avance aucun élément permettant d'établir que les données du traitement des antécédents judiciaires auraient été consultées par des agents non habilités, il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée est fondée sur une pluralité de motifs, dont, en premier lieu, les multiples condamnations définitives du requérant. Par suite, la décision attaquée n'est entachée d'aucun vice de procédure.

5. En quatrième lieu, il ressort des termes de l'article L.251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ". M. C soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit au regard de ces dispositions en l'absence de menace à l'ordre public. Toutefois, les condamnations dont M. C a fait l'objet, rappelées au point 2, ont été prononcées sur une période étendue, la première condamnation datant de 2006 et le dernier jugement datant du 26 août 2024, révoquant le sursis dont il bénéficiait alors. En outre, les délits concernaient aussi bien un usage de faux documents administratifs, des violences, des vols avec violence, un trafic de stupéfiants avec plusieurs récidives. Par la récurrence, la gravité et la durée de ces délits et condamnations, M. C constitue une menace grave à l'ordre public et la décision attaquée n'est pas entachée d'erreur de droit.

6. En cinquième lieu, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales énoncent que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits ou des libertés d'autrui." ; celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant prévoient que " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. M. C rappelle qu'il est arrivé en France avant l'âge de treize ans. Il souligne que toute sa famille est en France et qu'il n'a plus personne en Haïti. Ses deux enfants sont en France ainsi que sa concubine. Il a un enfant de nationalité française et est bien intégré professionnellement. Toutefois d'une part, hormis trois virements à la mère de son enfant français datant de 2021, il ne produit aucun élément établissant son engagement dans l'éducation de son enfant et l'attestation de la mère date de plus de deux ans. S'agissant de son intégration professionnelle, il ne verse que des pièces indiquant un travail à temps partiel non continu et, en dernier lieu, une promesse d'embauche postérieure à la décision attaquée. Il ne produit pas davantage de pièces établissant son implication dans l'éducation de ses deux autres enfants. Enfin, compte tenu de la gravité des faits pour lesquels il a été condamné, la décision attaquée constitue une mesure qui est nécessaire à la sûreté publique, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales. Par suite la décision attaquée ne méconnaît pas les stipulations précitées.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

8. En premier lieu, compte tenu de ce qui est indiqué au point 2 du présent jugement, la décision fixant le pays de destination n'est entachée d'aucune insuffisance de motivation ni de défaut d'examen de la situation individuelle du requérant.

9. En deuxième lieu, si M. C rappelle la décision de la Grande chambre de la cour nationale du droit d'asile du 5 décembre 2023, il ne ressort d'aucune pièce qu'il ait présenté une demande d'asile sur ce fondement. Au demeurant, il n'apporte aucun élément s'agissant de sa vocation à rejoindre ou traverser Port au Prince, alors qu'il existe un autre aéroport international dans le nord du pays, ni les départements de l'ouest ou de l'Artibonite. Il ne soutient ni n'allègue présenter une fragilité physique ou psychologique de nature à appeler l'attention des gangs sur lui, comme la cour l'a rappelé dans l'affaire précitée. Par suite, et compte tenu de la gravité des faits reprochés à M. C, la décision attaquée n'est entachée d'aucune erreur manifeste d'appréciation et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En troisième lieu, M. C n'établissant pas que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait illégale, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination, n'est pas fondée et doit, en conséquence, être écartée.

11. En quatrième lieu, M. C soutient que cette décision est entachée d'erreur de fait car il n'aurait utilisé aucun alias. Toutefois, il ressort de la fiche que l'orthographe du prénom de sa mère a été constatée comme légèrement différente à l'occasion de sa condamnation par le tribunal correctionnel de Bobigny du 30 octobre 2007 sans que l'intéressé indique qu'il ait demandé la rectification d'une erreur. Le moyen doit donc être également écarté.

Sur la légalité de la décision refusant un délai de départ :

12. M. C soutient que cette décision aurait été prise par une autorité incompétente pour ce faire. Le préfet produit la subdélégation de signature de Mme D B qui bénéficie d'une délégation de signature de Mme E, directrice de l'immigration, consentie par l'arrêté n° 2024-PRF-DCPPAT-BAC-261. Cette délégation s'inscrit dans le cadre combiné de ses articles 7 et 9. Toutefois, il est constant que l'article 7 ne mentionne pas les décisions refusant un délai au départ volontaire accompagnant les obligations de quitter le territoire français. Par suite, M. C est fondé à soutenir que cette décision a été prise par une autorité ne bénéficiant pas de délégation de signature à cet effet, et, pour ce motif, à en demander l'annulation.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. Dès lors que la décision refusant le délai au départ volontaire est annulée, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, fondée sur les dispositions de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être annulée, en dépit du fait que M. C constitue une menace grave pour l'ordre public et que sa situation ne constitue pas une circonstance humanitaire, le requérant n'entrant ni dans le champs d'application de l'article L.612-7 ni dans celui de l'article L.612-8, ce dernier article limitant l'interdiction de retour sur le territoire français à deux ans alors que le préfet a pris une telle interdiction pour une durée de dix ans..

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est fondé qu'à demander l'annulation de la décision refusant un départ volontaire et la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

D E C I D E :

Article 1er : La décision rejetant le délai de départ volontaire et la décision portant interdiction de retour sur le territoire français opposées à M. C sont annulées

Article 2 ; Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfète de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

C. Gosselin Le greffier,

signé

T. Rion

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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