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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2500692

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2500692

mardi 8 juillet 2025

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2500692
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre
Avocat requérantAJOYEV

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Versailles a rejeté la requête de M. B, ressortissant turc, contestant un arrêté préfectoral du 25 décembre 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec interdiction de retour d’un an et signalement Schengen. Le tribunal a écarté l’ensemble des moyens soulevés, notamment l’incompétence du signataire, le défaut de motivation, l’atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale (article 8 de la CEDH) et la méconnaissance de l’intérêt supérieur de l’enfant (article 3-1 de la CIDE). La décision a été jugée fondée sur les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, en raison de la menace à l’ordre public constituée par les violences conjugales commises par l’intéressé.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2434142 du 13 janvier 2025, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Versailles, en application des dispositions des articles R. 351-3 et R. 312-8 du code de justice administrative, la requête, enregistrée le 27 décembre 2024, présentée pour M. B.

Par cette requête, et un mémoire complémentaire, enregistré le 20 mars 2025, M. A B, représenté par Me Ajoyev, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 décembre 2024 par lequel la préfète de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence faute pour son signataire de justifier d'une délégation de signature régulière ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation et n'a pas été précédée d'un examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation dès lors que la préfète n'a pas mis en balance les considérations d'ordre public avec le droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est illégale dès lors qu'elle repose sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

En ce qui concerne le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen :

- cette décision est entachée d'un défaut de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2025, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 28 mars 2025, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 avril 2025 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Maljevic, premier conseiller,

- et les observations de Me Ajoyev, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant turc, né en 1980, titulaire d'une carte de séjour temporaire valable du 15 janvier 2015 au 14 janvier 2016 puis d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 20 mars 2019 au 19 mars 2021 a sollicité le renouvellement de ce titre qui a fait l'objet d'un classement sans suite le 1er décembre 2022. Le 24 décembre 2024, M. B a été interpelé par les services de gendarmerie de Bondoufle pour violences sans incapacité, en présence d'un mineur, par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Il a été placé en garde à vue le même jour. Il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 25 décembre 2024 par lequel la préfète de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, par arrêté n° 2024-PREF- DCPPAT-BCA-194 du 24 juin 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Essonne le même jour, la préfète de l'Essonne a donné délégation de signature à M. C, sous-préfet, secrétaire général adjoint de la préfecture de l'Essonne, afin de signer les décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

4. La décision attaquée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée, ni d'aucune autre pièce du dossier que la préfète de l'Essonne n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. B au regard des éléments dont elle avait connaissance.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public () ".

7. Pour prendre la mesure d'éloignement en litige, la préfète de l'Essonne s'est fondée sur les dispositions précitées des 2° et 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il résulte des termes mêmes de la décision litigieuse que la préfète de l'Essonne, après avoir rappelé les différents signalements dont l'intéressé a fait l'objet et les éléments relatifs à sa situation familiale, a relevé que " compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce, il n'est pas portée une atteinte disproportionnée au droit de M. B à sa vie privée et familiale ". Par suite, les moyens d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation en l'absence de mise en balance les considérations d'ordre public avec le droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, ne peuvent qu'être écartés.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être démocratique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Pour retenir que le comportement de M. B constitue une menace pour l'ordre public, la préfète de l'Essonne a relevé que l'intéressé a, d'une part, été interpellé, le 24 décembre 2024, par les services de la gendarmerie de Bondoufle pour violences sans incapacité, en présence d'un mineur, par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et, d'autre part, a fait l'objet d'une dizaine de signalements entre 2011 et 2022 dont certains pour des faits de violences commises en réunion et arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire commis en bande organisée.

10. D'une part, M. B ne conteste pas la matérialité des faits à l'origine de ces signalements et de son placement en garde en vue le 24 décembre 2024. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'attestation d'hébergement versée par le requérant lui-même, que depuis les faits à l'origine de sa garde à vue, M. B, ne réside plus auprès de son épouse et de ses enfants. A cet égard, la seule production des pièces d'identités et des actes de naissances de ses enfants ne justifie ni de ce qu'il contribue à leur entretien ou à leur éducation ni, en tout état de cause, de ce qu'il continuerait d'entretenir des liens avec eux en dépit de cette séparation de fait. Dans ces conditions, et dès lors que le caractère disproportionné de l'atteinte à la vie privée et familiale s'apprécie en tenant compte du risque que présente l'intéressé pour l'ordre public, la préfète de l'Essonne n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision attaquée a été prise et n'a pas, dès lors, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la préfète aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

12. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 10 du présent jugement le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, compte tenu de l'absence d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, d'écarter le moyen tiré de l'illégalité, par voie de conséquence, de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

15. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Ainsi la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Toutefois, si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

16. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit, par ailleurs, faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifient sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de chacun de ces critères, cette autorité ne retient pas certains éléments correspondant à l'un ou certains d'entre eux au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

17. D'une part, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée.

18. D'autre part, contrairement à ce que soutient le requérant, la mesure litigieuse n'a pas pour objet de prononcer une interdiction de retour sur le territoire français de cinq années, mais d'une année. Par ailleurs, il résulte des termes mêmes de la décision attaquée que la préfète a retenu qu'aucune des circonstances invoquées par M. B ne caractérise une circonstance humanitaire susceptible de justifier que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai ne soit pas assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français. Compte tenu de ce qui est énoncé aux points 9 et 10 du présent jugement, la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ne peut être regardée comme entachée d'erreur de droit.

En ce qui concerne l'information d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen :

19. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, compte tenu de l'absence d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai et de celle portant interdiction de retour sur le territoire français, d'écarter, en tout état de cause, le moyen tiré du défaut de base légale de la décision portant signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

20. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 25 décembre 2024.

Sur les frais liés au litige :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement à M. B de la somme qu'il demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 24 juin 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Boukheloua, présidente,

Mme Caron, première conseillère,

M. Maljevic, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2025.

Le rapporteur,

signé

S. Maljevic La présidente,

signé

N. Boukheloua

La greffière,

signé

B. Bartyzel

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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