Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 juillet 2025, M. A... B..., représenté par Me Debord, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 11 juin 2025 par lequel la préfète de l’Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office à l’expiration de ce délai ;
2°) d’enjoindre à la préfète de l’Essonne de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- son comportement ne constitue pas une menace de trouble à l’ordre public ;
- sa situation n’a pas fait l’objet d’un examen particulier ;
- elle méconnaît l’article 6 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
Par ordonnance du 15 juillet 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 5 septembre 2025.
Un mémoire présenté par la préfète de l’Essonne a été enregistré le 22 septembre 2025 et n’a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme L’Hermine, première conseillère, a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. A... B..., ressortissant algérien, né le 15 mai 1973, est entré en France en 1976 selon ses déclarations. Par un arrêté du 11 juin 2025, dont M. B... demande l’annulation, la préfète de l’Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office à l’expiration de ce délai.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ». Aux termes de l’article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : (…) / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré / (…) 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public / (…) ».
Lorsque l’administration oppose à un ressortissant étranger un motif lié à la menace à l’ordre public pour l’obliger à quitter le territoire français, il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi d’un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu’elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. La menace pour l’ordre public s’apprécie au regard de l’ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l’étranger en cause. Il n’est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l’objet de condamnations pénales. L’existence de celles-ci constitue cependant un élément d’appréciation au même titre que d’autres éléments tels que la nature, l’ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.
En l’espèce, le requérant soutient, sans que ce soit contesté, qu’il est entré en France en 1976, à l’âge de 3 ans, qu’il y a suivi sa scolarité et produit un certificat d’aptitude professionnelle « employé des services administratifs et commerciaux » et un brevet d’études professionnelles « administration commerciale et comptable » délivrés par l’académie de Lille le 2 juillet 1991 ainsi qu’un baccalauréat professionnel section bureautique-comptabilité délivré par la même académie le 16 juillet 1993. Il ressort en outre des pièces du dossier qu’il a obtenu un certificat de résidence valable du 15 mai 2009 au 14 mai 2019, dont la demande de renouvellement a été classée sans suite le 29 juillet 2022, et qu’il a déposé une autre demande de renouvellement de sa carte de résident le 19 juin 2024. Par ailleurs, il justifie de fortes attaches sur le territoire national où résident notamment sa conjointe, ressortissante française, et leurs deux enfants, de nationalité française, nés en 2010 et 2012. Le requérant fait en outre valoir, sans être contredit, que ses parents résident en France et que 2 de ses sœurs et 7 de ses frères ont la nationalité française. S’il ressort des pièces du dossier que M. B... a été placé en garde à vue le 9 juin 2025 pour des faits de violences aggravées et a fait l’objet de trois signalements, le 9 janvier 2024 pour des faits de vol simple, le 29 janvier 2023 pour des faits de circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance et conduite sans permis, et le 19 décembre 2021 pour des faits de conduite d’un véhicule sans permis, l’intéressé n’a fait l’objet d’aucune condamnation pour de tels faits dont la matérialité n’est pas établie. La circonstance qu’il a été placé en garde à vue et fait l’objet de trois signalements, ne permet pas, à elle seule, de caractériser une menace réelle et actuelle à l’ordre public. Dans ces conditions, eu égard à ses attaches familiales anciennes, intenses et stables sur le territoire français, et à l’absence de toute condamnation pénale, en faisant obligation de quitter le territoire à M. B..., la préfète de l'Essonne a porté au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être accueilli.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, la décision fixant le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Aux termes de l’article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Si l'obligation de quitter le territoire français est annulée (...) l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ».
En application de ces dispositions, l’annulation de l’obligation de quitter le territoire français implique qu’il soit enjoint à la préfète de l'Essonne de réexaminer la situation de M. B... dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 11 juin 2025 de la préfète de l'Essonne est annulé.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Essonne de réexaminer la situation de M. B... dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l’attente de cet examen, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L’Etat versera à M. B... une somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la préfète de l’Essonne.
Délibéré après l’audience du 23 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
- M. Doré, président ;
- Mme L’Hermine, première conseillère ;
- Mme Hardy, première conseillère ;
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2025.
La rapporteure,
signé
M. L’HermineLe président,
signé
F. Doré
La greffière,
signé
C. Laforge
La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.