Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 septembre 2025 et régularisée le 10 septembre 2025, et un mémoire enregistré le 6 octobre 2025, M. C... B..., représenté par Me Saïdi, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 18 août 2025 du préfet du Calvados en tant qu’il l’a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an ;
2°) d’enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et de lui délivrer un récépissé avec autorisation de travail ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1500 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S’agissant de l’obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d’un vice d’incompétence ;
- elle méconnait l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation et d’un défaut de prise en compte de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme ;
- elle méconnait l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et entachée d’une erreur d’appréciation faute d’examen de son droit au séjour au regard de sa situation familiale et professionnelle ;
- elle méconnait l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
S’agissant de l’interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est disproportionnée.
Par un mémoire enregistré le 22 septembre 2025, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
-la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Mauny a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. C... B..., ressortissant malgache né le 26 avril 1989, est entré en France en 2023 sous couvert d’un visa touristique, accompagné de son épouse et de sa fille. Par un arrêté du 18 août 2025, le préfet du Calvados l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d’exécution d’office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an. M B... en demande l’annulation en tant qu’il porte obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an.
Sur l’obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, par un arrêté n° 14 2025 06 27 00008 du 23 juin 2025, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du 1er juillet 2025 de la préfecture du Calvados, M. A..., attaché d’administration, adjoint à la cheffe de bureau de l’asile et de l’éloignement du service de l’immigration de la préfecture, a reçu délégation du préfet de ce département pour signer les décisions contenues dans l’arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’arrêté doit être écarté.
3.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l’Union. 2. Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d’être entendue avant qu’une mesure individuelle qui l’affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (…) ». Il résulte de la jurisprudence de la cour de justice de l’Union européenne que le droit d’être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l’union. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.
Il ressort des pièces du dossier que le requérant a été entendu par les services de police après son interpellation le 18 août 2025 et interrogé sur sa situation administrative et familiale et notamment sur sa volonté de se conformer à la mesure d’éloignement. Il ne précise pas en outre en quoi il disposait d’informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu’il aurait été empêché de porter à la connaissance de l’administration avant que ne soit prise la mesure d’éloignement attaquée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d’être entendu et, en tout état de cause, des stipulations de l’article 41 de la charte susvisée, ne peut qu’être écarté.
5.
En troisième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
6.
Il ressort des pièces du dossier que M. B... déclare être entré en France en 2023, accompagné de son épouse et de sa fille, sous couvert d’un visa touristique et s’y est maintenu. Il est toutefois constant que son épouse est elle-même en situation irrégulière, que le couple n’a pas entamé de démarche pour sa régularisation et que rien ne s’oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue à Madagascar. Par ailleurs, le requérant n’établit pas être démuni d’attaches familiales dans son pays d’origine, où il a vécu jusqu’à l’âge de 34 ans, et ne fait état de la présence en France que de cousins. S’il établit avoir travaillé en France, il ne justifie ni de liens personnels particulièrement intenses ni d’une insertion sociale sur le territoire français. Dans ces conditions, et eu égard notamment à la faible durée de présence en France de l’intéressé et des conditions de son séjour en France, la décision du préfet du Calvados n’a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et n’a pas méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation doit être écarté.
7.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l’enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 : « 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale (…) ». Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l’appui d’un recours pour excès de pouvoir, que, dans l’exercice de son pouvoir d’appréciation, l’autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l’intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
8.
Si M. B... se prévaut de la présence de sa fille en France et d’un risque de séparation, il est constant que la famille est entrée sur le territoire en 2023 seulement, que son épouse, qui a la même nationalité, est dépourvue d’un titre de séjour et que rien ne s’oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue à Madagascar. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant par les décisions attaquées doit être écarté.
9.
En cinquième lieu, l’arrêté comporte des éléments circonstanciés sur la situation personnelle et familiale de M. B... et il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n’aurait pas procédé à un examen particulier de son dossier, quand bien même il ne fait pas état de la situation professionnelle de l’intéressé.
10.
En dernier lieu, aux termes de l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. (…). ».
11.
Il ressort de l’arrêté litigieux que la situation personnelle et familiale de M. B... a fait l’objet d’un examen circonstancié, au regard notamment de la durée du séjour de l’intéressé, et il relève qu’il n’est pas porté atteinte au droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En outre, l’arrêté vise les déclarations de M. B... lors de son audition le 18 août 2025, lors de laquelle il a exposé tant sa situation personnelle que familiale et professionnelle et a indiqué être en situation irrégulière et se renseigner sur les pièces nécessaires pour effectuer des démarches de régularisation. M. B... n’est donc pas fondé à soutenir que la décision aurait été prise sans qu’ait été apprécié son droit au séjour.
Sur l’interdiction de retour sur le territoire français :
L’arrêté vise les textes de droit international applicables à la situation de M. B..., notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions pertinentes du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et notamment les articles L. 612-6 et L. 612-10 dudit code. Il comporte des éléments circonstanciés sur la situation personnelle et familiale de l’intéressé et fait état de la date et des conditions d’entrée et de séjour de M. B.... Au regard de ces éléments, l’arrêté comporte les considérations de droit et de fait qui le fondent et n’apparait pas entaché d’un défaut d’examen de sa situation.
13.
Aux termes de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ». Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ».
Il est constant que M. B... a fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, au motif notamment qu’il s’est maintenu sur le territoire au-delà de l’expiration de son visa sans demander de titre de séjour, et qu’il s’est vu de ce fait interdire de retour sur le territoire français pour une durée d’un an. S’il soutient que la mesure est disproportionnée, il ne ressort pas des pièces exposées, ainsi qu’il a été exposé au point 6, qu’il aurait tissé sur le territoire des liens personnels et professionnels d’une particulière intensité. Il est constant par ailleurs que son épouse ne dispose pas d’un titre de séjour. La mesure l’interdisant de retour pour une durée d’un an n’est donc pas disproportionnée.
15.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par M. B... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d’injonction et celles présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C... B... et au préfet du Calvados.
Délibéré après l’audience du 6 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Mauny, président,
Mme Benoit, première conseillère,
M. Lutz, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 novembre 2025.
Le président-rapporteur,
Signé
O. Mauny
L’assesseure la plus ancienne,
Signé
C. Benoit
Le greffier,
Signé
Delpierre
La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution de la présente décision.