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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2002955

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2002955

jeudi 22 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2002955
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantREED SMITH LLP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 septembre 2020 et 14 janvier 2022, le syndicat CGT Chantereine, M. C A et M. D B, représentés par la Selarl Teissonnière Topaloff Laforgue Andreu et associés, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 décembre 2019 par laquelle la ministre du travail a refusé d'inscrire l'établissement " Glacerie de Chantereine " située à Thourotte (Oise) sur la liste des établissements susceptibles d'ouvrir droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante, ensemble la décision implicite portant rejet de leur recours gracieux ;

2°) d'enjoindre à la ministre du travail d'inscrire l'établissement " Glacerie de Chantereine " sur cette liste pour la période de 1962 à 1994 inclus ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que les décisions attaquées méconnaissent les dispositions de l'article 41 de la loi du 23 décembre 1998, dès lors que les activités de flocage et de calorifugeage à l'amiante de l'établissement " Glacerie de Chantereine " représentaient une part significative de l'activité en raison du nombre important de salariés qui y ont été exposés et de la fréquence de ces activités.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2021, la ministre du travail de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 septembre 2022, la société Saint-Gobain Glass France et la société Saint-Gobain Sekurit France, représentées par Me Charot, concluent au rejet la requête.

Par ordonnance du 12 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n°98-1194 du 23 décembre 1998 de financement de la sécurité sociale pour 1999 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pellerin, rapporteure,

- les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique,

- les observations de Me Macouillard, représentant le syndicat CGT Chantereine,

M. A et M. B ;

- et les observations de Me Rivoal, substituant Me Charot, représentant la société Saint-Gobain Glass France et la société Saint-Gobain Sekurit France.

Considérant ce qui suit :

1. Par courrier du 21 juin 2016, le syndicat CGT Chantereine, M. A et M. B ont demandé à la ministre du travail l'inscription de l'établissement " Glacerie de Chantereine " située à Thourotte (Oise) sur la liste des établissements ouvrant droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante pour la période allant de 1962 à 1994. Par une décision du 11 décembre 2019, la ministre du travail de l'insertion et de l'emploi a refusé de faire droit à cette demande. Par courrier du 3 février 2020, reçu le 5 février 2020, les intéressés ont exercé un recours gracieux contre cette décision. Le syndicat CGT Chantereine, M. A et M. B demandent au tribunal d'annuler la décision du 11 décembre 2019 précitée, ensemble la décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur leur recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes du I de l'article 41 de la loi n° 98-1194 du 23 décembre 1998 de financement de la sécurité sociale pour 1999, dans sa rédaction alors en vigueur : " Une allocation de cessation anticipée d'activité est versée aux salariés et anciens salariés () des établissements de flocage et de calorifugeage à l'amiante (), sous réserve qu'ils cessent toute activité professionnelle, lorsqu'ils remplissent les conditions suivantes : / 1° Travailler ou avoir travaillé dans un des établissements mentionnés ci-dessus et figurant sur une liste établie par arrêté des ministres chargés du travail, de la sécurité sociale et du budget, pendant la période où y étaient fabriqués ou traités l'amiante ou des matériaux contenant de l'amiante. L'exercice des activités de fabrication de matériaux contenant de l'amiante, de flocage et de calorifugeage à l'amiante de l'établissement doit présenter un caractère significatif ; () ".

3. Il résulte de ces dispositions que peuvent seuls être légalement inscrits sur la liste qu'elles prévoient les établissements dans lesquels les opérations de calorifugeage ou de flocage à l'amiante ont, compte tenu notamment de leur fréquence et de la proportion de salariés qui y ont été affectés, représenté sur la période en cause une part significative de l'activité de ces établissements. Il en va ainsi alors même que ces opérations ne constitueraient pas l'activité principale des établissements en question.

4. Les opérations de calorifugeage à l'amiante doivent, pour l'application des dispositions de l'article 41 de la loi du 23 décembre 1998, s'entendre des interventions qui ont pour but d'utiliser l'amiante à des fins d'isolation thermique. Ne sauraient par suite ouvrir droit à l'allocation prévue par ce texte les utilisations de l'amiante à des fins autres que l'isolation thermique, par exemple à des fins d'isolation phonique ou aux fins de colmater des fuites de gaz, alors même que, par l'effet de ses propriétés intrinsèques, l'amiante ainsi utilisée assurerait également une isolation thermique.

5. L'usine de Chantereine était spécialisée dans la fabrication et la transformation de verre plat. Il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport d'enquête de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, du travail et de l'emploi Hauts-de-France en date du 24 juillet 2018 et des attestations de salariés versées par les requérants, que cette activité nécessitait de maîtriser la température des pièces à fabriquer ou à transformer, ce qui impliquait d'utiliser des matériaux comportant de l'amiante tels que des cordons tressés, plaques de joints pour vannes, plaques de fibro-ciment, plaques d'amiante, produits de margeage en seau ou en sac afin de réaliser des opérations d'entretien, de nettoyage et de maintenance des fours de fusion et des fours de trempe, des circuits de soude, des circuits vapeur et des tuyaux de gaz. Ces interventions avaient donc pour but d'utiliser l'amiante à des fins d'isolation thermique et étaient ainsi constitutives d'opérations de calorifugeage à l'amiante.

6. Il ressort du rapport d'enquête de la direction régionale des entreprises, de la concurrence de la consommation du travail et de l'emploi (DIRECCTE) en date du 24 juillet 2018, que, dans l'établissement et sur la période concernée, 25 tâches, sur les 29 initialement identifiées par les demandeurs, ont été qualifiées d'opérations constitutives d'opérations de calorifugeage. En raison de l'importante polyvalence des salariés, le rapport de la DIRECCTE a conclu que 530 salariés de l'usine sur un effectif moyen de 2015 salariés ont pu être exposés de façon quotidienne ou quasi-quotidienne lors d'opérations de pose ou de dépose de calorifuge, soit 26,30% des effectifs de la " période allant de 1962 à 1994 ". Ce rapport est fondé sur un tableau, annexé audit rapport, établi par les requérants dont les informations ont été soumises au débat contradictoire afin de recueillir les observations de l'employeur, qui recense notamment les activités constitutives d'opérations de calorifugeage et comporte la description précise de ces opérations, permettant de conclure que les salariés de l'établissement Chantereine utilisaient de l'amiante à des fins d'isolation thermique, notamment pour l'entretien et le calorifugeage des installations dudit établissement tels que les fours, avec des matériaux contenant des fibres d'amiante. Ce tableau précise le nombre de postes concernés par ces opérations de calorifugeage, le nombre de salariés, les fréquences de leur exposition et une estimation de la proportion de salariés exposés sur la période allant de 1972 à 1994. Dans leur mémoire en défense, les sociétés défenderesses, qui avaient admis durant l'enquête l'existence de 24 tâches constitutives d'opérations de calorifugeage, ne contestent pas le chiffre de 25 tâches retenue par le rapport de la DIRECCTE aux termes d'une analyse précise des 5 tâches contestées par l'employeur. Si le ministre du travail indique aux termes de son mémoire en défense ne retenir pour sa part que

22 tâches contrairement à l'évaluation de ses services, il ne détaille pas les tâches supplémentaires qu'il a entendu exclure du champ de opérations de calorifugeage ni les motifs de cette exclusion. Pour contester, enfin, les effectifs exposés aux opérations de calorifugeage, d'une part, la ministre du travail fait valoir que pour les 22 tâches qu'elle a retenues, les effectifs exposés directement à ces opérations étaient de 69 salariés, soit 3,42%, et d'autre part, les sociétés défenderesses font valoir que la proportion des salariés concernés était de 5,56% des salariés, soit 0,69% de manière quotidienne, 3,37% de manière hebdomadaire et 1,49% de façon mensuelle. Toutefois, les chiffres précités ne sont assortis d'aucune précision ni pièce justificative sur les critères appliqués aux tâches et à l'effectif retenus ni sur la fréquence d'exposition aux opérations de calorifugeage des salariés concernés et ne permettent pas de remettre en cause les conclusions du rapport de la DIRECCTE sur ces points. A cet égard, les seules observations des sociétés reportées dans le tableau précité ne permettent pas à elles seules d'établir qu'il convient de diminuer, pour la plupart des postes concernés par les 25 tâches retenues par la DIRECCTE, la fréquence d'exposition des salariés occupant ces postes de travail, compte tenu des justifications apportées par les demandeurs au cours de l'enquête, dont le rapport fait état. Enfin, il ressort des termes du rapport d'enquête précité, sans que cela ne soit contesté, que l'effectif total moyen de salariés sur la période allant de 1962 à 1972 a été considéré par l'employeur comme identique à celui retenu sur la période de 1972 à 1994, soit 2015 salariés. Dans ces conditions, les activités de calorifugeage à l'amiante réalisées au sein de l'établissement " Glacerie de Chantereine " entre 1962 et 1994 ont, compte tenu de leur fréquence et de la proportion de salariés qui y ont été affectés, représenté sur la période en cause une part significative de l'activité de cet établissement.

7. Il résulte de ce qui précède que le syndicat CGT Chantereine, M. C A et M. D B sont fondés à demander l'annulation de la décision du 11 décembre 2019 rejetant leur demande d'inscription sur la liste, ensemble la décision implicite portant rejet de leur recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation, il y a lieu d'enjoindre au ministre du travail de procéder à l'inscription de l'établissement " Glacerie de Chantereine " de Thourotte (Oise) sur la liste des établissements ouvrant droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante pour la période de 1962 à 1994 dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 500 euros au titre des frais exposés par le syndicat CGT Chantereine,

M. A et M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 11 décembre 2019 de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion ainsi que la décision implicite portant rejet du recours gracieux formé le 3 février 2020 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre du travail, de procéder à l'inscription de l'établissement " Glacerie de Chantereine " situé à Thourotte (Oise) sur la liste des établissements ouvrant droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante pour la période de 1962 à 1994 dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera une somme globale de 1 500 euros au syndicat CGT Chantereine, à M. A et à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié au syndicat CGT Chantereine, représentant unique des requérants, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, à la société

Saint-Gobain Glass France et à la société Saint-Gobain Sekurit France.

Copie en sera adressée pour information au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités des Hauts-de-France.

Délibéré après l'audience du 8 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

Mme Pellerin, conseillère,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.

La rapporteure,

signé

C. Pellerin

La présidente,

signé

C. Galle La greffière,

signé

S. Grare

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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