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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2100293

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2100293

jeudi 20 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2100293
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 janvier 2021 et 16 novembre 2022, Mme C A, représentée par Me Quennehen, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions implicites par lesquelles le directeur du centre hospitalier de Corbie a refusé de reconnaître imputable au service sa maladie et ses arrêts de travail postérieurs au 3 mars 2020 et a refusé de procéder à son reclassement ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au centre hospitalier de Corbie de la placer en congé maladie imputable au service à compter du 3 mars 2020 jusqu'à ce qu'elle soit en mesure de reprendre son service ou mise à la retraite, ou, à tout le moins, de réexaminer sa demande ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au centre hospitalier de Corbie de saisir la commission de réforme afin qu'elle émette un avis sur son aptitude à la reprise de son poste ou à un autre poste et de se prononcer sur sa demande de reclassement ;

4°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Corbie la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code justice administrative.

Elle soutient que :

- la commission de réforme aurait dû être consultée préalablement sur sa demande de reclassement et sur sa demande de reconnaissance de l'imputabilité au service des arrêts de travail postérieurs au 3 mars 2020 et ce vice de procédure substantiel l'a privée d'une garantie ;

- l'avis de la commission de réforme du 10 septembre 2020 est irrégulier dès lors qu'elle n'a pas donné son avis sur le caractère provisoire ou définitif de son aptitude et sur son aptitude à occuper un emploi adapté à son état physique ;

- ses arrêts maladie à compter du 3 mars 2020 sont imputables au service dès lors qu'elle souffre d'une pathologie qui bénéfice d'une présomption d'imputabilité et qu'elle n'est pas guérie ;

- le centre hospitalier aurait dû procéder à son reclassement en vertu de l'article 71 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 2 avril 2021 et 6 décembre 2022, le centre hospitalier de Corbie, représenté par la SARL Delahousse et associés, conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de Mme A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête de Mme A est devenue sans objet dès lors que les décisions des 17 juin 2021 et 24 juin 2022 ont régularisé sa situation ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n° 88-386 du 19 avril 1988 ;

- l'arrêté du 4 août 2004 relatif aux commissions de réforme des agents de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bazin, rapporteure,

- les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique,

- les observation de Me Delort, substituant Me Quennehen, avocat de Mme A,

- et les observations de Me Margraff, avocat du centre hospitalier de Corbie.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, aide-soignante titulaire, recrutée en septembre 2010 par le centre hospitalier d'Albert, a été affectée le 9 septembre 2019 au sein du centre hospitalier de Corbie. Par un courrier du 7 juin 2019, reçu le 13 juin 2019, elle a sollicité la reconnaissance de l'imputabilité au service de sa pathologie développée dans le courant de l'année 2019, à savoir une dermatose orthoergique eczématiforme de la main droite. Par une décision du 10 avril 2020, le directeur du centre hospitalier de Corbie a reconnu l'imputabilité au service de sa maladie à compter du 21 mai 2019, a placé Mme A en plein traitement pour sa période d'arrêt de travail du 20 septembre 2019 au 3 mars 2020 et a fixé la consolidation de sa maladie au 20 janvier 2020. Estimant qu'elle était toujours dans l'impossibilité de reprendre ses fonctions d'aide-soignante, Mme A a, par un courrier du 5 octobre 2020, demandé à être reclassée dans un emploi adapté à sa pathologie ou, à défaut, à être placée en congé pour invalidité temporaire imputable au service. Par une décision du 17 novembre 2020, le directeur du centre hospitalier de Corbie a placé Mme A en congé de maladie ordinaire à compter du 4 mars 2020 et décidé qu'elle percevrait un plein traitement et un demi-traitement suivant les périodes des droits. Par une décision du 17 juin 2021, intervenue en cours d'instance, le congé maladie ordinaire de Mme A a été prolongé à compter du 4 mars 2020 pour douze mois, puis elle a été placée en disponibilité pour raison de santé du 4 mars 2021 au 21 septembre 2021. Par une dernière décision intervenue en cours d'instance le 24 juin 2022, le directeur du centre hospitalier a prolongé sa mise en disponibilité pour raison de santé à compter du 18 juin 2022 jusqu'à sa nouvelle fonction. Mme A doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision implicite par laquelle le directeur du centre hospitalier de Corbie a refusé de procéder à son reclassement, ainsi que des décisions des 17 novembre 2020, 17 juin 2021 et 24 juin 2022 en tant qu'elles ont refusé de reconnaître imputable au service sa maladie et ses arrêts de travail postérieurs au 3 mars 2020.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée par le centre hospitalier de Corbie :

2. Il ressort des pièces du dossier que, par ses décisions des 17 juin 2021 et 24 juin 2022, le centre hospitalier de Corbie n'a pas rétabli Mme A dans son plein traitement. Par suite, ces décisions n'ont pas régularisé la situation de Mme A et continuent à lui faire grief. Ainsi, contrairement à ce que soutient le centre hospitalier, la requête de Mme A n'est pas devenue sans objet. Il s'ensuit que l'exception de non-lieu à statuer opposée par le centre hospitalier de Corbie en ce sens doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision implicite rejetant la demande de reclassement de Mme A :

3. Aux termes de l'article 71 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, dans sa version en vigueur à la date de demande de reclassement de Mme A : " Lorsque les fonctionnaires sont reconnus, par suite d'altération de leur état physique, inaptes à l'exercice de leurs fonctions, le poste de travail auquel ils sont affectés est adapté à leur état physique. Lorsque l'adaptation du poste de travail n'est pas possible, ces fonctionnaires peuvent être reclassés dans des emplois d'un autre corps, s'ils ont été déclarés en mesure de remplir les fonctions correspondantes. / Le reclassement est subordonné à la présentation d'une demande par l'intéressé ". Aux termes de l'article 2 du décret n° 89-376 du 8 juin 1989 pris pour l'application de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière et relatif au reclassement des fonctionnaires pour raisons de santé, dans sa version applicable à la date de la demande de Mme A : " Dans le cas où l'état physique d'un fonctionnaire, sans lui interdire d'exercer toute activité, ne lui permet pas de remplir les fonctions correspondant aux emplois de son grade, l'intéressé peut présenter une demande de reclassement dans un emploi relevant d'un autre grade de son corps ou dans un emploi relevant d'un autre corps () ".

4. Mme A souffre d'une dermatose orthoergique eczématiforme de la main droite qui a été reconnue, par décision du 10 avril 2020, imputable au service à compter du 21 mai 2019. D'une part, il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport de l'expert dermatologue-vénérologue qui a examiné Mme A le 12 mars 2020 et de l'avis du comité médical départemental de la Somme du 23 mars 2021 que Mme A est, du fait de sa pathologie, inapte à l'exercice de ses fonctions d'aide-soignante. En outre, par sa décision du 17 juin 2021, le directeur du centre hospitalier de Corbie a déclaré Mme A inapte totalement et définitivement à sa fonction d'aide-soignante, mais pas à toute fonction. D'autre part, par un courrier du 5 octobre 2020, que le centre hospitalier confirme avoir reçu, Mme A a expressément sollicité un reclassement dans un emploi adapté à sa pathologie. En outre, la circonstance que la requérante n'aurait pas, après sa mise en disponibilité par la décision du 17 juin 2021, confirmé sa demande, ne saurait être regardée comme la manifestation d'une volonté de ne pas être reclassée. Or, le centre hospitalier n'a donné aucune suite à la demande de reclassement de Mme A. Si le centre hospitalier fait valoir qu'il n'a pas donné suite à la demande de reclassement de Mme A car cette dernière était déjà engagée dans un processus de reconversion professionnelle qui n'était pas terminé, dans le cadre du dispositif " maintien dans l'emploi " de l'Association nationale pour la formation permanente du personnel hospitalier, cette circonstance ne permet aucunement de justifier l'absence de diligence entreprise par le centre hospitalier pour la reclasser. Dans ces conditions, en rejetant implicitement la demande de reclassement de Mme A sans avoir au préalable recherché un autre poste adapté à sa situation, le centre hospitalier de Corbie a méconnu son obligation de reclassement.

En ce qui concerne la légalité des décisions des 17 novembre 2020, 17 juin 2021 et 24 juin 2022 en tant qu'elles rejettent la demande de reconnaissance d'imputabilité au service de la maladie et des arrêts de travail de Mme A postérieurs au 3 mars 2020 :

5. Aux termes de l'article 41 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, applicable en l'espèce : " Le fonctionnaire en activité a droit : () / 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. Le fonctionnaire conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. Le bénéfice de ces dispositions est subordonné à la transmission par le fonctionnaire, à son administration, de l'avis d'arrêt de travail justifiant du bien-fondé du congé de maladie, dans un délai et selon les sanctions prévues en application de l'article 42. / Toutefois, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, à l'exception des blessures ou des maladies contractées ou aggravées en service, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à sa mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident. () ".

6. Un agent hospitalier qui n'est plus apte à reprendre son service à la suite d'un accident de service et auquel aucune offre de poste adapté ou de reclassement n'a été faite a droit, en vertu de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986, à être maintenu en congé de maladie ordinaire avec le bénéfice de son plein traitement sans autre limitation que celles tenant à sa mise à la retraite ou au rétablissement de son aptitude au service.

7. Il ressort des pièces du dossier que la pathologie développée par Mme A est liée à ses conditions de travail, notamment au lavage des mains répété, à l'utilisation d'antiseptiques ou de détergents et au port de gants. Si la consolidation de sa pathologie a été fixée au 20 janvier 2020 par l'expert dermatologue-vénérologue qui a examiné l'intéressée le même jour, cette circonstance signifie seulement que l'état de santé de Mme A a été considéré comme stabilisé à compter de cette date, mais nullement que la pathologie issue du service ait disparu, ni qu'elle ne récidivera pas en cas de reprise du service. À cet égard, dans son rapport médical du 20 janvier 2020, ce même expert a relevé que la fonction d'aide-soignante de l'intéressée est un facteur aggravant et que son aptitude à exercer ses fonctions semble difficile car chaque reprise de travail s'accompagne d'une récidive. Le médecin précise également qu'un reclassement est probablement à prévoir compte-tenu de la récidive de la dermatose, de son caractère invalidant et de la difficulté qu'a la patiente à pouvoir hydrater et protéger correctement ses mains lors de son activité. Ainsi, si Mme A ne présentait plus à la date du 3 mars 2020, du fait de la cessation de son activité d'aide-soignante, les symptômes de la dermatose orthoergique eczématiforme de la main droite dont elle est atteinte, elle n'était pas apte à reprendre ces fonctions, ce que le centre hospitalier de Corbie ne conteste pas. D'ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 4, par sa décision du 17 juin 2021, le directeur du centre hospitalier de Corbie a déclaré Mme A inapte totalement et définitivement à sa fonction d'aide-soignante. Enfin, ainsi qu'il a été dit au même point 4, alors qu'elle avait sollicité son reclassement, aucune proposition en ce sens n'a été faite à Mme A. Par suite, le centre hospitalier de Corbie a fait une inexacte application des dispositions citées au point 5 en rejetant la demande de reconnaissance d'imputabilité au service de la maladie et des arrêts de travail de Mme A postérieurs au 3 mars 2020.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle le directeur du centre hospitalier de Corbie a refusé de faire droit à sa demande de reclassement, ainsi que des décisions des 17 novembre 2020, 17 juin 2021 et 24 juin 2022 en tant qu'elles rejettent sa demande de reconnaissance d'imputabilité au service de sa maladie et de ses arrêts de travail postérieurs au 3 mars 2020.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. D'une part, l'exécution du présent jugement implique également que la demande de reclassement de Mme A soit réexaminée. À cette fin, il appartiendra au directeur du centre hospitalier de Corbie de procéder à une recherche effective de postes compatibles avec l'état de santé de Mme A. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au directeur du centre hospitalier de Corbie de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

10. D'autre part, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le centre hospitalier de Corbie régularise rétroactivement la situation de Mme A, en prenant en charge au titre du service les arrêts de travail nécessités par la pathologie développée par Mme A reconnue imputable au service, au-delà de la date de consolidation de l'état de santé de Mme A, fixée au 20 janvier 2020, et en rétablissant le bénéfice de son plein traitement à compter de la date à laquelle il y a été mis fin. Il y a lieu d'adresser une injonction en ce sens au directeur du centre hospitalier de Corbie et de lui impartir un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Corbie une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par le centre hospitalier de Corbie au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite par laquelle le directeur du centre hospitalier de Corbie a refusé de faire droit à la demande de reclassement de Mme A est annulée.

Article 2 : Les décisions des 17 novembre 2020, 17 juin 2021 et 24 juin 2022 du directeur du centre hospitalier de Corbie sont annulées en tant qu'elle rejette la demande de Mme A de reconnaissance d'imputabilité au service de sa maladie et de ses arrêts de travail postérieurs au 3 mars 2020.

Article 3 : Il est enjoint au directeur du centre hospitalier de Corbie, dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement, de régulariser rétroactivement la situation de Mme A, en prenant en charge au titre du service les arrêts de travail nécessités par sa pathologie reconnue imputable au service au-delà de la date de consolidation de son état de santé fixée au 20 janvier 2020, et en rétablissant le bénéfice de son plein traitement à compter de la date à laquelle il y a été mis fin.

Article 4 : Il est enjoint au directeur du centre hospitalier de Corbie de procéder au réexamen de la demande de reclassement de Mme A dans le même délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 5 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Corbie sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au centre hospitalier de Corbie.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Dhiver, présidente,

Mme Pellerin, première conseillère,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 avril 2023.

La rapporteure,

Signé

L. Bazin

La présidente,

Signé

M. B Le greffier,

Signé

J.-F. Langlois

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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