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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2102498

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2102498

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2102498
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDELRIEU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 juillet 2021 et 16 janvier 2022, Mme A B, représentée par Me Delrieu, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 février 2021 par laquelle le directeur du centre hospitalier de Soissons a rejeté sa demande de report de ses congés annuels de 2020 en 2021, ensemble la décision du 22 mai 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au directeur du centre hospitalier de Soissons de reporter quatre semaines de congés annuels de 2020 ou, à défaut, de condamner le centre hospitalier de Soissons à lui verser la somme de 2 352,19 euros ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Soissons la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne le courriel électronique du 12 février 2021 :

- il a été pris par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de fait.

En ce qui concerne la décision du 22 mai 2021 :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 1 de la loi n°2008-496 du 27 mai 2008 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 4 du décret n°2002-8 du 4 janvier 2002 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 décembre 2021, le centre hospitalier de Soissons, représenté par Me Bacquet-Brehant, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la requérante la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 juin 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 10 juillet 2023.

Par un courrier du tribunal du 17 juillet 2023, le centre hospitalier de Soissons a été invité, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, à produire des éléments en vue de compléter l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n°2002-8 du 4 janvier 2002 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fumagalli, conseiller,

- les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique,

- les observations de Me Delrieu, représentant Mme B,

- et de Me Bacquet-Brehant, représentant le centre hospitalier de Soissons.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B est psychomotricienne, affectée au centre hospitalier de Soissons (Aisne). Par un courrier du 27 novembre 2020, Mme B a demandé le report des congés qu'elle n'avait pas pu prendre en 2020 en 2021. Par un courriel du 12 février 2021, sa supérieure hiérarchique a informé l'intéressée que ses congés annuels de 2020 ne pouvaient pas être " positionnés " après le 31 janvier 2021.

2. Par une lettre du 19 mars 2021, notifiée le 22 mars, Mme B a formé un recours gracieux contre la décision de rejet de sa demande de report de congés annuels contenue selon elle dans ce courriel. Une décision implicite de rejet est née le 22 mai 2021, dont Mme B a demandé la communication des motifs le 2 juillet 2021. La requérante demande l'annulation du courriel du 12 février 2021 et de la décision implicite du 22 mai 2021.

Sur l'étendue du litige :

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a demandé le 27 novembre 2020 le report des congés annuels de 2020 qu'elle n'avait pas pu prendre à la suite de son congé longue maladie. Par un courrier du 3 décembre 2020, le directeur des ressources humaines du centre hospitalier a accusé réception de sa demande et l'a invitée à se rapprocher de son supérieur hiérarchique afin de faire le point sur son solde. Une décision implicite de rejet est donc née du silence gardé par l'administration pendant deux mois sur sa demande reçue le 3 décembre 2020 au plus tard. Par ailleurs, le courriel de sa supérieure hiérarchique du 12 février 2021 n'avait pas pour objet de rejeter explicitement sa demande de report de l'ensemble de ses congés annuels de 2020 en 2021.

4. Par suite, la requérante doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision implicite par laquelle le centre hospitalier a rejeté sa demande de report de congés reçue au plus tard le 3 décembre 2020, ensemble le rejet implicite de son recours gracieux contre cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 relative à certains aspects de l'aménagement du temps de travail : " 1. Les États membres prennent les mesures nécessaires pour que tout travailleur bénéficie d'un congé annuel payé d'au moins quatre semaines, conformément aux conditions d'obtention et d'octroi prévues par les législations et/ou pratiques nationales / 2. La période minimale de congé annuel payé ne peut être remplacée par une indemnité financière, sauf en cas de fin de relation de travail ". Selon la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, ces dispositions font obstacle à ce que le droit au congé annuel payé qu'un travailleur n'a pas pu exercer pendant une certaine période parce qu'il était placé en congé de maladie pendant tout ou partie de cette période s'éteigne à l'expiration de celle-ci. Le droit au report des congés annuels non exercés pour ce motif n'est toutefois pas illimité dans le temps. Si, selon la Cour, la durée de la période de report doit dépasser substantiellement celle de la période au cours de laquelle le droit peut être exercé, pour permettre à l'agent d'exercer effectivement son droit à congé sans perturber le fonctionnement du service, la finalité même du droit au congé annuel payé, qui est de bénéficier d'un temps de repos ainsi que d'un temps de détente et de loisirs, s'oppose à ce qu'un travailleur en incapacité de travail durant plusieurs années consécutives, puisse avoir le droit de cumuler de manière illimitée des droits au congé annuel payé acquis durant cette période.

6. En l'absence de dispositions législatives ou réglementaires fixant ainsi une période de report des congés payés qu'un agent s'est trouvé, du fait d'un congé maladie, dans l'impossibilité de prendre au cours d'une année civile donnée, le juge peut en principe considérer, afin d'assurer le respect des dispositions de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003, que ces congés peuvent être pris au cours d'une période de quinze mois après le terme de cette année. Toutefois ce droit au report s'exerce, en l'absence de dispositions, sur ce point également, dans le droit national, dans la limite de quatre semaines prévue par cet article 7.

7. Aux termes de l'article 1 du décret du 4 janvier 2002 : " Tout fonctionnaire d'un des établissements mentionnés à l'article 2 de la loi du 9 janvier 1986 susvisée en activité a droit, dans les conditions et sous les réserves précisées aux articles ci-après, pour une année de service accompli du 1er janvier au 31 décembre, à un congé annuel d'une durée égale à cinq fois ses obligations hebdomadaires de service. Cette durée est appréciée en nombre de jours ouvrés, sur la base de 25 jours ouvrés pour l'exercice de fonctions à temps plein. () Les congés prévus () à l'article 41 et au quatrième alinéa de l'article 63 de la loi du 9 janvier 1986 susvisée sont considérés, pour l'application de ces dispositions, comme service accompli au sens du premier alinéa du présent article. ". Aux termes de l'article 4 du même décret : " Le congé dû pour une année de service accompli ne peut se reporter sur l'année suivante, sauf autorisation exceptionnelle accordée par l'autorité investie du pouvoir de nomination. Les congés non pris au titre d'une année de service accompli peuvent alimenter un compte épargne temps, selon des modalités définies par décret. Un congé non pris ne donne lieu à aucune indemnité compensatrice. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a repris son travail au sein des services du centre hospitalier de Soissons le 21 juillet 2020, après avoir été placée en congé de longue maladie à compter du 21 juillet 2019 et qu'elle a sollicité le report de ses congés acquis en 2020 en 2021 dans le délai de quinze mois rappelé au point 6.

9. Pour refuser le report sur l'année 2021 des congés annuels de l'année 2020, le centre hospitalier de Soissons fait valoir que l'intéressée avait épuisé son solde au titre de l'année 2020. Toutefois, il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté en défense, qu'après son retour de congé longue maladie en juillet 2020, Mme B, qui se trouvait en mi-temps thérapeutique, a prioritairement posé ses congés restants de l'année 2019, qu'elle n'avait pas pu solder. Dans ces conditions, Mme B, qui bénéficiait de vingt-cinq jours de congés à poser en 2020, fait valoir qu'elle était ensuite dans l'impossibilité de prendre tous ses congés de 2020 avant le 31 décembre 2020. Malgré l'invitation adressée en ce sens par le tribunal en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, le centre hospitalier, qui n'a produit aucun document sur le solde de congés de la requérante pour les années 2019 et 2020, n'établit pas, dans ces conditions, que les droits à congés de l'intéressée relatifs à l'année 2020, qui pouvaient être reportés dans les conditions rappelées au point 6, étaient épuisés au 31 décembre 2020. En outre, si le centre hospitalier fait également valoir en défense que la requérante a mal calculé le solde de ses congés, il n'établit pas davantage, en se bornant à soutenir que la requérante devrait poser " cinq jours " de congés afin de bénéficier " d'une semaine " de congés alors qu'elle est en mi-temps thérapeutique et travaille deux jours par semaine, que le solde de congés annuels de 2020 était épuisé au 31 décembre 2020. Mme B est donc fondée à soutenir que la décision lui refusant le report des congés annuels de 2020 en 2021 méconnaît les dispositions de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision implicite née du silence gardé sur sa demande de report de congés, reçue au plus tard le 3 décembre 2020, ensemble la décision qui a rejeté son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement implique, eu égard à ses motifs, que le centre hospitalier de Soissons fasse droit à la demande de report de ses congés annuels 2020, à hauteur de quatre semaines, présentée par Mme B. Il y a lieu d'enjoindre au centre hospitalier de prendre une décision en ce sens dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que le centre hospitalier de Soissons demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ses dispositions et de mettre à la charge du centre hospitalier de Soissons la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite résultant du silence gardé par le centre hospitalier de Soissons sur la demande de Mme B reçue le 3 décembre 2020 et la décision implicite du 22 mai 2021 rejetant son recours gracieux sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au centre hospitalier de Soissons d'accorder le report, à hauteur de quatre semaines, des congés annuels de Mme B relatifs à l'année 2020 dans un délai de deux mois.

Article 3 : Le centre hospitalier de Soissons versera à Mme B la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions du centre hospitalier de Soissons présentées sur le fondement de dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au centre hospitalier de Soissons.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

M. Richard, premier conseiller,

M. Fumagalli, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 octobre 2023.

La présidente,

Signé

C. Galle

Le rapporteur,

Signé

E. Fumagalli Le greffier,

Signé

J.-F. Langlois

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2102498

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