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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2103278

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2103278

jeudi 16 février 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2103278
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 28 septembre 2021 et 31 janvier 2023, M. E C, représenté par Me David, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 septembre 2021 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires a prolongé son placement à l'isolement à compter du 15 septembre 2021 jusqu'au 15 décembre 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il n'est pas justifié que Mme A disposait d'une délégation de la directrice interrégionale des services pénitentiaires, régulièrement publiée et portée à la connaissance des détenus du centre pénitentiaire de Beauvais par un affichage en détention ;

- l'ajout manuscrit du nom du Mme A et d'une mention illisible, assortie d'une signature manuscrite ne permet pas de déterminer avec clarté l'identité de la signataire de la décision attaquée ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une exactitude matérielle des faits ;

- elle est entachée d'une " erreur d'appréciation " ;

- la mesure est en réalité une sanction.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 janvier 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une décision du 13 octobre 2021, M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bazin, rapporteure,

- et les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C était incarcéré depuis le 10 novembre 2020 à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis. Le 15 mars 2021, il a fait l'objet d'une mesure de placement provisoire à l'isolement, puis, il a été placé à l'isolement le 19 mars 2021, mesure qui a été renouvelée une fois. M. C a ensuite été transféré au centre pénitentiaire de Beauvais. Par une décision du 14 septembre 2021, dont M. C demande l'annulation, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille a prolongé son placement à l'isolement à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 décembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " Le chef d'établissement décide de la mise à l'isolement pour une durée maximale de trois mois. Il peut renouveler la mesure une fois pour la même durée () ". Aux termes de l'article R. 57-7-67 du même code, dans sa version alors en vigueur : " Au terme d'une durée de six mois, le directeur interrégional des services pénitentiaires peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois. / La décision est prise sur rapport motivé du chef d'établissement. / Cette décision peut être renouvelée une fois pour la même durée ".

3. Par une décision du 1er septembre 2021 régulièrement publiée au recueil des actes administratifs n° 9 des services de la préfecture de l'Oise du 3 septembre 2021 et accessible sur le site internet de la préfecture, Mme D B, directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille, a donné délégation à Mme F A, directrice des services pénitentiaires, adjointe au chef du département de la sécurité et de la détention, à l'effet de signer les décisions administratives individuelles relatives notamment à la prolongation d'isolement. Or, la publication au recueil des actes administratifs de la préfecture accessible en ligne constitue une mesure de publicité adéquate s'agissant d'une délégation de signature accordée par le directeur interrégional des services pénitentiaires pour signer une mesure relative à l'isolement d'un détenu. Par ailleurs, il est possible de se référer à cette délégation en dépit de la circonstance qu'elle n'a pas été versée au débat contradictoire, dès lors qu'il s'agit d'une décision de nature réglementaire et ayant fait l'objet d'une publication régulière. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il n'est pas justifié que Mme A disposait d'une délégation de la directrice interrégionale des services pénitentiaires, régulièrement publiée et portée à la connaissance des détenus du centre pénitentiaire de Beauvais, doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".

5. Il est constant que la décision attaquée comporte la mention " A Mathilde ", assortie d'une signature. Ainsi qu'il a été dit au point 3, Mme A a reçu, par décision du 1er septembre 2021 régulièrement publiée, délégation de la part de la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille à l'effet de signer les décisions administratives individuelles relatives à la prolongation d'isolement en sa qualité de directrice des services pénitentiaires, adjointe au chef du département de la sécurité et de la détention. Dans ces conditions, l'identité de la signataire de la décision attaquée pouvait être identifiée sans ambigüité, nonobstant l'ajout manuscrit d'une mention illisible près de la signature de Mme A. Par suite, le moyen soulevé à ce titre doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, dans sa version en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. () La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef d'établissement ".

7. La décision attaquée vise les articles R. 57-7-62 à 57-7-78 du code de procédure pénale. Elle mentionne d'abord les motifs de l'incarcération initiale de M. C du 5 septembre 2019, puis ses antécédents pénitentiaires notamment sa tentative d'évasion de la maison centrale de Clairvaux en mai 2010 pour laquelle il a été condamné, le mouvement collectif qu'il a initié au centre pénitentiaire de Liancourt en 2017, les violences commises à l'encontre d'un codétenu au centre pénitentiaire de Paris-la-Santé le 15 octobre 2020. La décision précise également que l'intéressé a détenu des objets interdits afin de communiquer irrégulièrement avec l'extérieur, à savoir un téléphone portable et un câble de chargeur. Enfin, la décision rappelle de manière détaillée les propos que M. C aurait tenus le 24 août 2021 lors d'un échange avec un personnel, relatifs à un projet d'évasion. Ainsi, la décision est suffisamment motivée en droit et en fait. Par suite, le moyen manque en fait et doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 726-1 du code de la procédure pénale, dans sa rédaction applicable à la date de la décision attaquée : " Toute personne détenue, sauf si elle est mineure, peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-62 du même code, dans sa rédaction applicable à la date de la décision attaquée : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. / La personne détenue placée à l'isolement est seule en cellule. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 57-7-73 du même code, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. () ".

9. Il résulte de ces dispositions que les mesures d'isolement sont prises, lorsqu'elles ne répondent pas à une demande du détenu, pour des motifs de précaution et de sécurité. Elles constituent des mesures de police administrative qui tendent à assurer le maintien de l'ordre public et de la sécurité au sein de l'établissement pénitentiaire, ainsi que la prévention de toute infraction le cas échéant. Le placement à l'isolement d'un détenu contre son gré constitue, eu égard à l'importance de ses effets sur les conditions de détention, une décision susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Le juge administratif exerce un contrôle restreint sur les motifs d'une telle mesure qui doit être fondée sur des motifs de précaution et de sécurité.

10. En l'espèce, il ressort des termes de la décision attaquée que pour prolonger le placement à l'isolement de M. C, la directrice interrégionale des services pénitentiaires s'est fondée à la fois, sur la nature des faits à l'origine de l'incarcération initiale de M. C du 5 septembre 2019 à savoir des faits de vol en bande organisée avec arme en récidive et arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire de plusieurs personnes en récidive, sur ses antécédents pénitentiaires notamment sa tentative d'évasion de la maison centrale de Clairvaux en mai 2010 pour laquelle il a été condamné à une peine de quatre ans d'emprisonnement, le mouvement collectif qu'il a initié au centre pénitentiaire de Liancourt en 2017, les violences commises à l'encontre d'un codétenu au centre pénitentiaire de Paris-la-Santé le 15 octobre 2020. La décision attaquée est également fondée sur la circonstance qu'il ressort des comptes rendus d'incident des 3 janvier 2021 et 15 mars 2021 que M. C a détenu des objets interdits afin de communiquer irrégulièrement avec l'extérieur, à savoir un téléphone portable et câble de chargeur, et, enfin, sur les propos tenus le 24 août 2021 lors d'un échange avec un surveillant pénitentiaire, relatifs à un projet d'évasion.

11. D'une part, en se bornant à soutenir que, s'agissant de la détention des objets interdits aucune procédure disciplinaire n'a pas été engagée à son encontre et, que s'agissant des propos tenus le 24 août 2021 relatifs à un projet d'évasion, ces derniers étaient ironiques et " tenaient simplement à faire constater l'écart qu'il y a entre un régime strict, qui de manière notable empêche toute activité collective et rend donc la vie quotidienne carcérale encore plus morne et solitaire, alors que l'aspect sécurité du dispositif est à ce point risible ", M. C ne conteste pas sérieusement la matérialité des faits justifiant la prolongation de son placement à l'isolement. Par ailleurs, le requérant ne conteste pas sérieusement les faits ayant justifié son incarcération le 5 septembre 2019 ou sa tentative d'évasion en 2010 qui ont justifié des peines pénales prises à son encontre. L'intéressé ne conteste pas les faits d'initiation d'un mouvement collectif au centre pénitentiaire de Liancourt en 2017 ou les faits de violences commises sur un codétenu en octobre 2020 qui ont fait l'objet d'une sanction disciplinaire prise à son encontre le 27 octobre 2020. Par suite, le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits doit être écarté.

12. D'autre part, le requérant se prévaut de ce que les faits ayant justifié la prolongation de son placement à l'isolement sont anciens et ne créent pas une situation portant particulièrement atteinte à la sécurité et au bon ordre. Toutefois, tant les antécédents de M. C rappelés au point 10, que les propos qu'il a tenus le 24 août 2021 s'agissant d'un projet d'évasion, à supposer même qu'ils aient été tenus de manière ironique, permettent de justifier la mesure de prolongation d'isolement. Compte tenu de la nature et du caractère répété des faits décrits au point 10, dont la matérialité est établie, la directrice interrégionale des services pénitentiaires n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en prolongeant de trois mois la mesure d'isolement de M. C. Par ailleurs, si le requérant soutient que certains des faits qui ont fondé la décision attaquée avaient déjà été pris en compte par la première mesure de prolongation de l'isolement dont il a fait l'objet, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée dès lors qu'une mesure de prolongation à l'isolement ne constitue pas une sanction mais une mesure destinée à prévenir tout incident en détention et de garantir le bon ordre au sein de l'établissement. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

13. En dernier lieu, si le requérant soutient que la mesure de prolongement de son placement à l'isolement est en réalité une sanction motivée par ses relations conflictuelles avec le personnel, il n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, à Me David et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 2 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

Mme Pellerin, première conseillère,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2023.

La rapporteure,

signé

L. Bazin

La présidente,

signé

C. Galle La greffière,

signé

M-A. Boignard

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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