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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2104211

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2104211

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2104211
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLACHAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par ordonnance n° 2109336 du 1er décembre 2021, le président du tribunal administratif de Lille a transmis au Conseil d'Etat la requête présentée par Mme A, en application de l'article R. 312-5 du code de justice administrative.

Par ordonnance n° 459056 du 20 décembre 2021, le président de la section du contentieux du Conseil d'Etat a attribué au tribunal administratif d'Amiens le jugement de la requête présentée par Mme C A, en application de l'article R. 312-5 du code de justice administrative.

Par cette requête, enregistrée le 29 novembre 2021 au greffe du tribunal administratif de Lille, et un mémoire complémentaire enregistré au greffe du tribunal administratif d'Amiens le 1er février 2023, Mme C A, représentée par Me Lachal, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui payer la somme de 11 539,20 euros, assortie des intérêts à taux légal à compter du 28 juillet 2021 et de la capitalisation des intérêts en réparation des préjudices résultant du refus opposé à ses demandes de modification des codes de procédure figurant sur des décisions d'aide juridictionnelle ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 600 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les codes de procédure mentionnés sur 22 décisions d'aide juridictionnelles et attestations de fin de mission correspondant à autant de décisions d'aide juridictionnelle la désignant pour des contentieux de transfert vers l'Etat membre responsable de la demande d'asile, entre 2017 et 2018 sont erronés en ce qu'ils mentionnent des codes impliquant l'attribution soit de 8 soit de 16 UV alors qu'en application des textes alors applicables, ces affaires relevaient de la catégorie " affaires au fond " correspondant à 20 UV selon le tableau annexé à l'article 90 du décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le tribunal administratif a confirmé par des jugements du 22 novembre 2019 que les décisions de transfert relevaient de la catégorie XIV " affaires au fond " prévue par l'article 90 du décret du 19 décembre 1991 alors en vigueur, correspondant à 20 UV;

- ces erreurs constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- les décisions du 12 mai 2021 et du 10 juin 2021, prises par le président de la section administrative du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille et refusant de modifier ces codes de procédure sur les décisions d'aide juridictionnelles sont entachées d'illégalité, le caractère erroné de ces codes n'étant pas contesté ;

- ces refus, justifiés par un motif budgétaire et par la tardiveté de la demande, sont entachés de détournement de pouvoir et d'erreurs de droit, dès lors que les demandes de modification des attestations de mission ne sont soumises à aucun délai, ces demandes n'étant que soumises au délai de prescription quadriennale ;

- les décisions du 12 mai 2021 et du 10 juin 2021 sont illégales pour vice de procédure du fait de la saisine pour avis du secrétaire général du Conseil d'Etat en dehors de toute disposition et sont entachées d'incompétence négative dès lors que leur auteur s'est cru lié par l'avis donné par le secrétaire général du Conseil d'Etat ;

- la responsabilité du service public de la justice est engagée du fait du dysfonctionnement du service public de la justice, pour faute simple, dès lors que les décisions litigieuses ne constituent pas l'exercice de la fonction juridictionnelle ;

- en toute hypothèse, l'existence d'une faute lourde est établie compte tenu de la gravité des fautes et de leur réitération ;

- les illégalités fautives et les fautes commises dans le fonctionnement du service public de la justice ont entrainé un préjudice matériel correspondant à la somme des unités de valeur non réglées dans les 22 procédures, soit un montant total de 9 139,20 euros ;

- elles ont en outre entraîné un préjudice moral tiré de l'atteinte portée à l'exercice de sa mission pouvant être évalué à 2 400 euros TTC ;

- la responsabilité sans faute de l'Etat est également engagée " pour risque " du fait de sa qualité de collaborateur du service public puisqu'elle a subi des dommages du fait de son intervention au titre de l'aide juridictionnelle, qui a excédé ce qu'il peut normalement être attendu d'une participation au service public de la justice.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2022, le président du tribunal administratif de Lille conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au garde des sceaux, ministre de la justice, qui n'a pas produit d'observations.

Par une ordonnance du 13 janvier 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er février 2023.

Par un courrier du 9 février 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement à intervenir est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de la tardiveté de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2018-1280 du 27 décembre 2018 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Galle présidente-rapporteure,

- et les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme Hentz, avocate au barreau de Lille, a été désignée au cours des années 2017 et 2018 au titre de l'aide juridictionnelle dans 22 instances enregistrées au tribunal administratif de Lille, pour autant de requérants bénéficiaires de l'aide juridictionnelle faisant chacun l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de l'examen de leurs demandes d'asile en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Le tribunal lui a délivré des attestations de fin de mission correspondant à ces affaires, appliquant pour 5 d'entre elles un coefficient de 16 unités de valeurs et un coefficient de 8 unités de valeur pour les 17 autres. Par des courriers du 7 mai 2020 reçus entre 13 mai 2020, Mme A a saisi la présidente de la section administrative du bureau d'aide juridictionnelle (BAJ) près le tribunal administratif de Lille en vue d'obtenir la rectification des codes de procédure figurant sur les décisions d'aide juridictionnelle la désignant. Par une décision du 30 juillet 2020, la présidente de la section administrative du BAJ a rejeté ces demandes en raison de leur tardiveté, la demande n'ayant pas été présentée dans un délai raisonnable. Par un courrier du 8 septembre 2020, le bâtonnier de l'ordre des avocats du barreau de Lille a réitéré cette demande au nom de plusieurs avocats, dont Mme A, ayant présenté de telles demandes. En réponse à ce courrier, le président de la section administrative du BAJ a, par une décision du 12 mai 2021, confirmé la décision du 30 juillet 2020. Par un courrier 26 juillet 2021, reçu le 28 juillet 2021, Mme A a formé une demande préalable indemnitaire pour solliciter la condamnation de l'Etat à l'indemniser des préjudices nés du refus de modifier les codes procédures sur les décisions d'aide juridictionnelle susmentionnées. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme A sollicite la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 9 139,20 euros en réparation du préjudice financier et de 2 400 euros en réparation de son préjudice moral, résultant du refus opposé à ses demandes de modification du code de procédure figurant sur ces décisions d'aide juridictionnelle.

2. Aux termes de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Les décisions du bureau d'aide juridictionnelle, de la section du bureau ou de leur premier président peuvent être déférées, selon le cas, au président de la cour d'appel ou de la Cour de cassation, au président de la cour administrative d'appel, au président de la section du contentieux du Conseil d'Etat, au président du Tribunal des conflits, au président de la Cour nationale du droit d'asile ou au membre de la juridiction qu'ils ont délégué. Ces autorités statuent sans recours. / Les recours contre les décisions du bureau d'aide juridictionnelle peuvent être exercés par l'intéressé lui-même lorsque le bénéfice de l'aide juridictionnelle lui a été refusé, ne lui a été accordé que partiellement ou lorsque ce bénéfice lui a été retiré./ Dans tous les cas, ces recours peuvent être exercés par les autorités suivantes : / -le garde des sceaux, ministre de la justice, pour ceux qui sont intentés contre les décisions du bureau institué près le Conseil d'Etat ; -le ministère public pour ceux qui sont intentés contre les décisions des autres bureaux ; -le président de l'ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation pour ceux qui sont intentés contre les décisions des bureaux institués près ces juridictions et le bâtonnier pour ceux qui sont intentés contre les décisions des autres bureaux. ". L'article 56 du décret du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique prévoyait, dans sa rédaction applicable au litige : " Le délai du recours prévu au deuxième alinéa de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision à l'intéressé. / Le délai du recours ouvert par le troisième alinéa de cet article au ministère public, au garde des sceaux, ministre de la justice, au bâtonnier ou au président de l'ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation est de deux mois à compter du jour de la décision. "

3. Aux termes de l'article 104 du décret susvisé du 19 décembre 1991, dans sa rédaction applicable au litige : " Les sommes revenant aux avocats et aux avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation sont réglées sur justification de la désignation au titre de l'aide juridictionnelle et production d'une attestation de mission délivrée par le greffier en chef ou le secrétaire de la juridiction saisie. () Les difficultés auxquelles donne lieu l'application du présent article sont tranchées sans forme par le président de la juridiction ".

4. D'une part, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance. Cette règle, qui a pour seul objet de borner dans le temps les conséquences de la sanction attachée au défaut de mention des voies et délais de recours, ne porte pas atteinte à la substance du droit au recours, mais tend seulement à éviter que son exercice, au-delà d'un délai raisonnable, ne mette en péril la stabilité des situations juridiques et la bonne administration de la justice, en exposant les défendeurs potentiels à des recours excessivement tardifs. Il appartient dès lors au juge administratif d'en faire application au litige dont il est saisi, quelle que soit la date des faits qui lui ont donné naissance.

5. D'autre part, l'expiration du délai permettant d'introduire un recours en annulation contre une décision expresse dont l'objet est purement pécuniaire fait obstacle à ce que soient présentées des conclusions indemnitaires ayant la même portée.

6. Il résulte de l'instruction que les demandes formées par Mme A auprès de la présidente de la section administrative du BAJ tendaient à la seule rectification, sur les décisions d'aide juridictionnelle la désignant au titre de l'aide juridictionnelle dans 22 dossiers, du code procédure porté par le BAJ et impliquant, selon les cas, l'attribution de 8 ou 16 unités de valeur à l'avocat. Ces demandes, qui n'étaient ni des recours contre les décisions d'aide juridictionnelle formés en application de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 cité au point 2 ni des contestations de la seule attestation de fin de mission délivrée dans ces affaires en application de l'article 104 du décret du 19 décembre 1991 cité au point 3 ont été rejetées par une décision de la présidente de la section administrative du BAJ du 30 juillet 2020 dont l'objet, eu égard à la portée des rectifications demandées par l'avocate, était purement pécuniaire. Il résulte de l'instruction que si cette décision du 30 juillet 2020 ne comportait pas la mention des voies et délais de recours, elle a toutefois été portée à la connaissance de Mme A au plus tard le 8 septembre 2020, date du courrier par lequel le bâtonnier de l'ordre des avocats au barreau de Lille, a transmis, au nom de Mme A et d'autres avocats, un courrier au président du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Lille mentionnant explicitement cette décision du 30 juillet 2020 adressée à Mme A, qui en avait donc nécessairement eu connaissance au plus tard à la date du 8 septembre 2020.

7. Mme A n'a cependant exercé aucun recours juridictionnel à l'encontre de la décision du 30 juillet 2020 dans un délai raisonnable d'un an à compter de la date à laquelle elle en a eu connaissance. Ainsi, il résulte de ce qui a été dit aux points 4 et 5 que la décision du 30 juillet 2020, qui a un objet exclusivement pécuniaire, était devenue définitive. A cet égard, la décision du 12 mai 2021 purement confirmative de la décision du 30 juillet 2020, n'a pas eu pour effet de faire partir un nouveau délai de recours. Par suite, les conclusions de Mme B présentées devant le tribunal administratif de Lille le 29 novembre 2021, qui sont fondées sur l'illégalité fautive de cette décision ayant refusé de rectifier les codes de procédure figurant sur les décisions d'aide juridictionnelle la désignant, et qui ont été présentées au-delà du délai raisonnable d'un an, ne sont pas recevables.

8. Si Mme A soutient en outre que la responsabilité sans faute de l'Etat est également engagée pour risque en raison de sa qualité de collaboratrice du service public de la justice, dès lors qu'elle a subi un dommage lors de l'exercice de sa mission d'aide juridictionnelle, le seul dommage dont se prévaut la requérante est lié à la perception d'une rémunération inférieure à celle prévues par les dispositions de l'article 90 du décret du 19 décembre 1991 alors applicables, et trouve donc son origine, selon la requête, dans une illégalité fautive commise par le bureau d'aide juridictionnelle et non dans l'exercice de la mission d'aide juridictionnelle. En tout état de cause, la seule qualité d'avocate désignée au titre de l'aide juridictionnelle ne permet pas à la requérante de se prévaloir, pour demander l'indemnisation d'un tel préjudice, de la qualité de collaboratrice occasionnelle du service public.

9. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au président du tribunal administratif de Lille.

Délibéré après l'audience, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente-rapporteure,

Mme Pellerin, première conseillère,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

L'assesseure la plus ancienne,

signé

C. Pellerin

La présidente-rapporteure,

signé

C. Galle

Le greffier

signé

J-F Langlois

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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