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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2201239

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2201239

mardi 31 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2201239
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP MONTIGNY DOYEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 4 avril 2022 et 13 février 2024, Mme G D, M. F E et Mme A E demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 février 2022 par lequel le maire de la commune d'Ailly-sur-Noye a refusé de délivrer à M. F E un permis de construire pour la construction d'une maison individuelle sur un terrain cadastré section ZT n° 0004 situé Avenue de l'Ile de France ;

2°) de condamner la commune d'Ailly-sur-Noye à leur verser la somme de 45 881 euros à titre de réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis du fait des refus successifs d'un certificat d'urbanisme et d'un permis de construire pour la construction d'une maison individuelle ;

3°) d'enjoindre au maire de la commune d'Ailly-sur-Noye de délivrer le permis de construire sollicité à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de la commune d'Ailly-sur-Noye une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le maire a fait une inexacte application de l'article L. 111-11 du code de l'urbanisme en considérant que la parcelle d'assiette du projet n'est pas desservie par les réseaux, alors au demeurant que les travaux nécessaires à cette fin sont réalisables ;

- le maire ne pouvait légalement fonder la décision attaquée au regard de l'article R. 111-5 du code de l'urbanisme ;

- le maire a fait une inexacte application de l'article 2.4.1.I du plan local d'urbanisme intercommunal du Val-de-Noye dès lors que la parcelle cadastrée section ZT n° 0004 est desservie par des voies et des accès qui ne présentent aucun risque pour la circulation et qui permettent l'accès aisé des engins de lutte contre l'incendie ;

- la décision attaquée n'a pas fait l'objet d'un affichage en mairie ou par voie électronique dans les huit jours de son intervention ;

- la décision attaquée méconnait le principe d'égalité résultant de l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dès lors que d'autres permis de construire avec extension du réseau d'eau potable et d'assainissement ont été accordés à proximité du projet litigieux ;

- ils subissent des préjudices financiers du fait de refus successifs de délivrance d'un certificat d'urbanisme et du permis de construire litigieux ;

Par un mémoire en défense enregistré le 15 février 2023, la commune d'Ailly-sur-Noye, représentée par Me Doyen, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge des requérants, outre le paiement des dépens, une somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle n'est pas signée ;

- elle est également irrecevable dès lors que les requérants ne justifient pas de la notification du recours contentieux exigée par l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme ;

- la requête est encore irrecevable dès lors que les requérants ne justifient pas de leur intérêt pour agir ;

- enfin les conclusions indemnitaires sont irrecevables en l'absence de demande indemnitaire préalable ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée dernièrement au 21 mars 2024 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Wavelet, rapporteur,

- les conclusions de Mme Rondepierre, rapporteure publique,

- les observations de M. E et Mme D,

- et les observations de Me Smyth, substituant Me Doyen, représentant la commune d'Ailly-sur-Noye.

Considérant ce qui suit :

1. M. F E et Mme G D ont déposé le 11 décembre 2021 une demande de permis de construire une maison individuelle sur un terrain cadastré section ZT n° 0004 situé Avenue de l'Ile de France sur le territoire de la commune d'Ailly-sur-Noye (80250). Par un arrêté du 8 février 2022, le maire de la commune d'Ailly-sur-Noye a refusé de leur délivrer le permis de construire sollicité. Mme G D et M. F E ainsi que Mme A E, propriétaire du terrain objet de la demande, demandent l'annulation de cet arrêté.

Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :

2. En premier lieu, la requête a été signée par Mme D et M. E, pétitionnaires. La circonstance que la requête n'a pas été signée par Mme E est sans incidence sur sa recevabilité. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'absence de signature de la requête doit être écartée.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme : " En cas () de recours contentieux à l'encontre () d'une décision relative à l'occupation ou l'utilisation du sol régie par le présent code, () l'auteur du recours est tenu, à peine d'irrecevabilité, de notifier son recours à l'auteur de la décision et au titulaire de l'autorisation. () / La notification prévue au précédent alinéa doit intervenir par lettre recommandée avec accusé de réception, dans un délai de quinze jours francs à compter du dépôt du déféré ou du recours. / La notification du recours à l'auteur de la décision et, s'il y a lieu, au titulaire de l'autorisation est réputée accomplie à la date d'envoi de la lettre recommandée avec accusé de réception. Cette date est établie par le certificat de dépôt de la lettre recommandée auprès des services postaux. / () ".

4. La décision refusant un permis de construire ne constitue pas une décision valant autorisation d'occupation ou d'utilisation du sol au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme, qui ne lui sont donc pas applicables. Il s'ensuit que la commune d'Ailly-sur-Noye ne peut utilement se prévaloir d'une fin de non-recevoir tirée du défaut de respect des formalités prévues par ces dispositions.

5. En dernier lieu, il ressort du formulaire de demande de permis de construire que cette dernière a été déposée par Mme D et M. E qui, en leur qualité de pétitionnaires, disposent d'un intérêt pour agir à l'encontre de l'arrêté attaqué. La circonstance que Mme E ne présenterait pas de tel intérêt est sans incidence sur la recevabilité des conclusions de la requête, hors celles propres à chaque requérant présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative auxquelles il ne sera en tout état de cause pas fait droit ainsi qu'il sera dit ci-dessous. Il s'ensuit que la fin de non-recevoir tirée du défaut d'intérêt pour agir des requérants doit en tout état de cause être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 111-11 du code de l'urbanisme : " Lorsque, compte tenu de la destination de la construction ou de l'aménagement projeté, des travaux portant sur les réseaux publics de distribution d'eau, d'assainissement ou de distribution d'électricité sont nécessaires pour assurer la desserte du projet, le permis de construire ou d'aménager ne peut être accordé si l'autorité compétente n'est pas en mesure d'indiquer dans quel délai et par quelle collectivité publique ou par quel concessionnaire de service public ces travaux doivent être exécutés () ".

7. Ces dispositions poursuivent notamment le but d'intérêt général d'éviter à la collectivité publique ou au concessionnaire d'être contraints, par le seul effet d'une initiative privée, de réaliser des travaux d'extension ou de renforcement des réseaux publics de distribution d'eau, d'assainissement ou d'électricité et de garantir leur cohérence et leur bon fonctionnement, en prenant en compte les perspectives d'urbanisation et de développement de la collectivité. Il en résulte qu'un permis de construire doit être refusé lorsque, d'une part, des travaux d'extension ou de renforcement de la capacité des réseaux publics sont nécessaires à la desserte de la construction projetée et, d'autre part, l'autorité compétente n'est pas en mesure d'indiquer dans quel délai et par quelle collectivité publique ou par quel concessionnaire de service public ces travaux doivent être exécutés, après avoir, le cas échéant, accompli les diligences appropriées pour recueillir les informations nécessaires à son appréciation.

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 332-15 du même code : " L'autorité qui délivre l'autorisation de construire, d'aménager, ou de lotir exige, en tant que de besoin, du bénéficiaire de celle-ci la réalisation et le financement de tous travaux nécessaires à la viabilité et à l'équipement de la construction, du terrain aménagé ou du lotissement, notamment en ce qui concerne la voirie, l'alimentation en eau, gaz et électricité, les réseaux de télécommunication, l'évacuation et le traitement des eaux et matières usées, l'éclairage, les aires de stationnement, les espaces collectifs, les aires de jeux et les espaces plantés. / () / L'autorisation peut également, avec l'accord du demandeur et dans les conditions définies par l'autorité organisatrice du service public de l'eau ou de l'électricité, prévoir un raccordement aux réseaux d'eau ou d'électricité empruntant, en tout ou partie, des voies ou emprises publiques, sous réserve que ce raccordement n'excède pas cent mètres et que les réseaux correspondants, dimensionnés pour correspondre exclusivement aux besoins du projet, ne soient pas destinés à desservir d'autres constructions existantes ou futures () ".

9. Il résulte de ces dispositions que relèvent des équipements propres à l'opération ceux qui sont nécessaires à la viabilité et à l'équipement de la construction ou du terrain jusqu'au branchement sur le réseau public qui existe au droit du terrain, en empruntant, le cas échéant, des voies privées ou en usant de servitudes, ou, dans les conditions définies au quatrième alinéa de l'article L. 332-15 précité, en empruntant, en tout ou partie, des voies ou emprises publiques, sous réserve dans ce dernier cas que le raccordement n'excède pas cent mètres. En revanche, pour l'application de ces dispositions, les autres équipements de raccordement aux réseaux publics, notamment les ouvrages d'extension et, le cas échéant, le renforcement des réseaux existants, ont le caractère d'équipements publics.

10. Il ressort des pièces du dossier, notamment de deux devis établis par la communauté de communes Avre-Luce-Noye les 3 février et 17 mars 2022 s'agissant respectivement des réseaux d'eau potable et d'assainissement des eaux usées, ainsi que d'un constat d'huissier du 5 mars 2022 produit par les requérants, que la distance entre le terrain d'assiette du projet et le dernier équipement public est d'environ trente-cinq mètres linéaires s'agissant du réseau d'eau potable et de trente-six mètres linéaires s'agissant du réseau d'assainissement des eaux usées, soit une distance inférieure à 100 mètres. Dans ces conditions, le projet en litige ne nécessite pas une extension ou même un renforcement des réseaux publics de distribution d'eau potable et d'assainissement au sens des dispositions précitées, mais de simples raccordements aux réseaux dont la charge incombe cependant exclusivement aux pétitionnaires. Par suite, le maire de la commune d'Ailly-sur-Noye ne pouvait légalement se fonder sur les dispositions de l'article L. 111-11 du code de l'urbanisme et l'absence de desserte par les réseaux publics de distribution d'eau et d'assainissement de la parcelle d'assiette pour refuser le permis de construire sollicité.

11. En deuxième lieu, dès lors que la commune d'Ailly-sur-Noye est régie par les dispositions du plan local d'urbanisme de la communauté de communes du Val-de-Noye, les requérants sont fondés à soutenir que son maire ne pouvait, pour estimer que l'accès à la parcelle litigieuse est prévu par un chemin et ne présente ainsi pas les garanties suffisantes en matière de défense incendie, légalement fonder sa décision sur les dispositions de l'article R. 111-5 du code de l'urbanisme, inapplicables en l'espèce en vertu de l'article R. 111-1 du même code.

12. En troisième lieu toutefois, pour rejeter la demande sur ce second motif, le maire de la commune d'Ailly-sur-Noye s'est également fondé sur les dispositions du I de l'article 2.4.1 du plan local d'urbanisme de la communauté de communes du Val-de-Noye, relatif aux " accès ", lequel dispose que " Pour être constructible, un terrain doit avoir accès à une voie publique ou privée, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un passage aménagé sur fonds voisins, éventuellement obtenu par l'application de l'article 682 du Code Civil. / Les accès doivent présenter des caractéristiques permettant de satisfaire aux exigences de la sécurité, de la défense contre l'incendie, de la protection civile et la collecte des déchets ménagers. / Les accès ne doivent présenter aucun risque pour la sécurité des usagers des voies publiques ou privées ou pour celle des personnes utilisant ces accès. Cette sécurité doit être appréciée compte tenu notamment de la position des accès, de leur configuration ainsi que de leur nature et de l'intensité du trafic. / () ".

13. Il ressort des pièces du dossier, en particulier des photographies annexées au constat d'huissier du 5 mars 2022, que la distance entre la chaussée de l'avenue de l'Ile-de-France et la borne sur rue du terrain des requérants est de 7,50 mètres, qu'au bout de la chaussée de l'avenue de l'Ile-de-France, la largeur de la chaussée hors trottoirs est de 7,50 mètres et que la borne d'incendie la plus proche du terrain des requérants est située à 163 mètres. Par ailleurs, le projet de construction des intéressés est envisagé à une quinzaine de mètres de cette extrémité. Dans ces conditions, et alors qu'il ne ressort d'aucune autre pièce du dossier que le projet pourrait entrainer une entrave à la circulation, notamment des engins de lutte contre l'incendie, les requérants sont fondés à soutenir qu'estimant que l'accès à la parcelle litigieuse est prévu par un chemin et ne présente ainsi pas les garanties suffisantes en matière de défense incendie, alors que le terrain d'assiette du projet a accès à la voie publique, le maire de la commune d'Ailly-sur-Noye a fait une inexacte application des dispositions précitées du I de l'article 2.4.1 du plan local d'urbanisme de la communauté de communes du Val-de-Noye.

14. Il résulte de ce qui précède que les requérants sont fondés à demander l'annulation de l'arrêté du 8 février 2022 du maire de la commune d'Ailly-sur-Noye, aucun autre moyen, pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, n'étant cependant susceptible de la fonder.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

15. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

16. Il ne résulte pas de l'instruction que les requérants, qui réclament la somme de 45 881 euros à titre de réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis du fait des refus successifs d'un certificat d'urbanisme et d'un permis de construire pour la construction d'une maison individuelle, aient présenté une demande préalable en ce sens à la commune d'Ailly-sur-Noye. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la commune d'Ailly-sur-Noye et tirée de l'absence de décision de cette dernière, de nature à lier le contentieux, doit être accueillie et les conclusions tendant à la condamnation de la commune au versement de la somme de 45 881 euros doivent, pour ce motif, être rejetées comme étant irrecevables.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

17. Eu égard aux motifs d'annulation retenus et dans les circonstances de l'espèce, l'exécution du jugement n'implique pas nécessairement la délivrance du permis de construire sollicité mais que la commune d'Ailly-sur-Noye procède au réexamen de la demande des requérants. Il y a lieu d'enjoindre à la commune d'Ailly-sur-Noye d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les dépens :

18. En l'absence de mesure d'expertise, d'enquête ou de toute autre mesure d'instruction ayant occasionné des frais, les conclusions de la commune d'Ailly-sur-Noye tendant à ce que les dépens soient mis à la charge des requérants ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par les requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par ailleurs, les dispositions du même article font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge des requérants qui ne sont pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 8 février 2022 du maire de la commune d'Ailly-sur-Noye est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune d'Ailly-sur-Noye de réexaminer la demande de permis de construire de M. E et de Mme D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la commune d'Ailly-sur-Noye sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme G D, à M. F E, à Mme A E née B et à la commune d'Ailly-sur-Noye.

Délibéré après l'audience du 18 décembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thérain, président,

M. Wavelet, premier conseiller,

M. Harang, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2024.

Le rapporteur,

signé

F. Wavelet

Le président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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