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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2201307

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2201307

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2201307
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDE COMBLES DE NAYVES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 avril 2022, M. A B, représenté par Me de Combles de Nayves, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la directrice du centre pénitentiaire de Beauvais l'a placé à l'isolement à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 8 avril 2022 par laquelle la même autorité l'a placé à isolement pour une durée de trois mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant placement en isolement à titre provisoire :

- cette décision non formalisée est révélée par divers documents produits par l'administration ;

- la procédure de placement à l'isolement à titre provisoire n'a pas respecté les dispositions du code pénitentiaire et de la circulaire du 14 avril 2011 ;

- elle n'est pas motivée ;

- il n'est pas possible de s'assurer que la mesure n'a pas excédé le délai maximum de cinq jours ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que cette décision n'était ni nécessaire ni proportionnée aux faits reprochés ;

- l'administration a porté atteinte à sa dignité en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article L. 6 du code pénitentiaire et de l'article D 349 du code de procédure pénale, dès lors qu'il a été privé pendant plusieurs jours de produits lui permettant de se nourrir, de se laver et de se couvrir, de sorte que la décision attaquée est illégale ;

En ce qui concerne la décision du 8 avril 2022 portant placement en isolement pour une durée de trois mois :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision le plaçant en isolement à titre provisoire ;

- la décision attaquée méconnaît le caractère contradictoire de la procédure en méconnaissance de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire, dès lors qu'elle a été prise avant l'expiration du délai laissé à l'intéressé pour produire ses observations écrites et qu'il n'a pas eu accès aux pièces du dossier relatives aux faits fondant la décision ;

- la décision attaquée se fonde sur des faits qui ne sont pas matériellement établis ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- il n'est pas établi que cette mesure respecte la durée légale dès lors que la date de placement à l'isolement en urgence n'est pas connue alors que sa durée doit s'imputer sur celle de la mesure d'isolement ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et constitue en réalité une mesure disciplinaire ;

- elle n'a été que tardivement communiquée à son conseil.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- M. B n'a pas fait l'objet d'un placement provisoire à l'isolement de telle sorte que les conclusions afférentes à fin d'annulation sont dirigées contre une décision inexistante et sont, par suite, irrecevables ;

- les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fumagalli, conseiller,

- les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été incarcéré au centre pénitentiaire de Beauvais à compter du 3 mars 2021. Par une décision non formalisée, l'intéressé aurait été placé à l'isolement à titre provisoire à compter du 4 avril 2022. Par une décision du 8 avril 2022, la directrice de l'établissement du centre pénitentiaire de Beauvais a pris à son encontre une mesure de placement à l'isolement pour une durée de trois mois. M. B demande l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre une décision de placement à titre provisoire à l'isolement :

2. Il ressort des pièces produites en défense qu'à compter du 5 avril 2022 M. B a été placé dans un quartier d'accueil et d'évaluation (QAE), et non dans un quartier d'isolement. Ainsi, contrairement à ce qu'il allègue, aucune décision le plaçant en isolement à titre provisoire n'a été édictée à son encontre de telle sorte que les conclusions à fin d'annulation présentées à ce titre sont dirigées contre une décision qui n'existe pas et sont donc irrecevables.

Sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision du 8 avril 2022 portant placement à l'isolement :

3. Aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, dans sa rédaction alors en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef d'établissement peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, les informations sont présentées par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef d'établissement. Il en est de même de ses observations, si elle n'est pas en mesure de s'exprimer en langue française. Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice. La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef d'établissement. ".

4. Il incombe à l'administration pénitentiaire, en application des dispositions citées au point précédent, de mettre à même le détenu de consulter son entier dossier dans le cadre de la procédure précédant l'édiction de la mesure d'isolement. En l'espèce, il ressort d'une lettre du 7 avril 2022, signée par le conseil du requérant, qu'aucune des pièces du dossier permettant d'établir les motifs sur lesquels était fondée la décision qui allait être prise par l'administration n'a été communiquée à l'intéressé préalablement à l'intervention de la décision attaquée. Dans ces conditions, alors que le garde des sceaux n'allègue pas que ces documents contenaient des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires, M. B est fondé à soutenir qu'il n'a pas eu accès aux pièces du dossier qu'il avait pourtant expressément demandées et que la décision attaquée méconnaît, par suite, les dispositions de l'article R.57-7-64 du code de procédure pénale.

5. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou s'il a privé les intéressés d'une garantie. Le défaut de communication des pièces, qui consistent en divers compte-rendus établis par des surveillants pénitentiaires relatifs à son comportement, a été en l'espèce de nature à priver M. B d'une garantie de telle sorte que ce dernier est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure sur ce point.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il y soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 8 avril 2022 le plaçant en isolement pour une durée de trois mois.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et sur les dépens :

7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que M. B demande au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

8. La présente instance n'ayant pas occasionné de dépens, les conclusions soulevées à ce titre doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 8 avril 2022 par laquelle la directrice du centre pénitentiaire de Beauvais a placé M. B à l'isolement pour une durée de trois mois est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au directeur interrégional des services pénitentiaires de Lille.

Délibéré après l'audience du 11 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

M. Richard, premier conseiller,

M. Fumagalli, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

La présidente,

signé

C. Galle

Le rapporteur,

signé

E. Fumagalli La greffière,

signé

Z. Aguentil

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2201307

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