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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2202422

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2202422

mercredi 30 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2202422
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP CARON - DAQUO - AMOUEL - PEREIRA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 juillet 2022, Mme C D A, représentée par Me Pereira, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 juin 2022 par lequel la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé la République démocratique du Congo comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, pour versement à son avocate, une somme de

1 500 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le père de nationalité française de son enfant participe à l'éducation et à l'entretien de ce dernier et que le caractère frauduleux de sa reconnaissance de paternité n'est pas établi ;

- l'arrêté attaqué porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire français qui lui est faite méconnait le 1er paragraphe de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 août 2022, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme D A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 août 2022.

Par ordonnance du 9 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 14 septembre 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Richard, rapporteur,

- et les observations de Me Pereira, représentant Mme D A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C D A, ressortissante de la République démocratique du Congo née le 28 août 2000, est entrée sur le territoire français le 6 avril 2019. Le 12 juillet 2021, elle a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 30 juin 2022 dont l'intéressée demande l'annulation, la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé la République démocratique du Congo comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ".

3. Si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

4. Le 18 mars 2020, Mme D A a accouché d'un fils à B qui a été reconnu par anticipation, le 18 janvier 2020, par un ressortissant français. Par un jugement du

4 mars 2022, le juge aux affaires familiales de Caen, saisi postérieurement à l'engagement par la préfecture d'une enquête relative au caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité de ce ressortissant français et sans qu'aucun désaccord entre les parents ne soit allégué, a accordé à ce ressortissant français l'autorité parentale, un droit de visite et d'hébergement et a fixé sa contribution à l'entretien de l'enfant.

5. D'une part, la requérante n'établit pas l'existence, avant la naissance de l'enfant ou depuis celle-ci, d'une relation avec ce ressortissant français, alors que les agents de la cellule chargée de la fraude de la préfecture ont noté, lors des entretiens tenus le 13 janvier 2021, le caractère contradictoire et imprécis des déclarations des intéressés au sujet de la date de leur rencontre, du lieu de la conception de l'enfant et de la fréquence des visites. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier, notamment de l'acte de naissance de l'enfant, que la requérante résidait à B durant sa grossesse tandis que le père déclaré de son fils demeurait à Caen. D'autre part, les quelques mandats très épisodiques, les preuves d'envoi de colis et les rares factures et photographies du ressortissant français ayant reconnu l'enfant de Mme D A avec ce dernier sont insuffisantes à justifier de l'existence d'une contribution effective de ce dernier à l'entretien et à l'éducation de l'enfant à la date de la décision attaquée. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le ressortissant français ayant reconnu l'enfant de Mme D A a reconnu deux autres enfants de mères différentes, nés les 9 juillet 2020 et le 29 août 2020 et que la requérante est en couple avec un compatriote avec qui elle a une fille née le 18 mars 2022.

6. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, la préfète de l'Oise a pu considérer que la reconnaissance de paternité du fils de E D A a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour " parent d'enfant français " par l'intéressée, alors même que, par un jugement du 4 mars 2022 ne préjugeant pas de ce caractère frauduleux, le juge aux affaires familiales de Caen reconnu l'autorité parentale ainsi qu'un droit de visite et d'hébergement à l'auteur de la reconnaissance et a fixé sa contribution à l'entretien de l'enfant. Il s'ensuit que la préfète de l'Oise a pu légalement refuser, pour ce motif, la délivrance d'un tel titre.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Si Mme D A établit résider sur le territoire français depuis trois ans avec deux de ses enfants mineurs nés 2020 et en 2022 et le père de sa benjamine, il n'est établi ni que ce dernier séjourne régulièrement en France ni que la cellule familiale ne puisse se reformer en République démocratique du Congo. Par ailleurs, Mme D A n'établit pas disposer d'autres attaches particulières en France où elle ne déclare aucune activité professionnelle. Enfin, l'intéressée n'est pas dépourvue de liens familiaux dans son pays d'origine, où résident sa fille ainée née en mars 2018, ses parents et sa fratrie. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme D A, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes raisons, il n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle.

9. En troisième lieu, aux termes du 1er paragraphe de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 qui prévoit que : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

10. Ainsi qu'il a été dit ci-dessus, Mme D A ne se prévaut d'aucune circonstance s'opposant à ce que ses enfants mineurs résidant avec elle ainsi que le père de sa benjamine l'accompagnent en cas de retour dans son pays d'origine, alors que ses enfants ne sont pas en âge d'être scolarisés et que leur famille maternelle y réside. Par ailleurs, il résulte de ce qui a été dit au point 8 qu'il n'est pas établi que la mesure d'éloignement dont Mme D A est l'objet ait pour effet d'entrainer la séparation du fils de l'intéressée né en 2020 et de son père. Il s'ensuit que l'arrêté attaqué ne méconnaît pas les stipulations précitées.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. En conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D A, à

Me Pereira et à la préfète de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 5 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Thérain, président,

- Mme Rondepierre, première conseillère,

- M. Richard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2022.

Le rapporteur,

signé

J. Richard

Le président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

No 220242

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