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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2202654

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2202654

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2202654
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantDIABY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 août 2022 et 28 juin 2023, M. A B, représenté par Me Diaby, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 juin 2022 par laquelle la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens a implicitement refusé de lui octroyer, à compter du 1er janvier 2021, une indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise d'un montant annuel au moins égal à 6 800 euros ;

2°) d'annuler le courrier électronique du 29 juin 2022 par lequel la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens a informé les directeurs des services de greffe judiciaires des juridictions du ressort de cette cour qu'il ne pourra être fait droit aux demandes de revalorisation du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise servie aux directeurs et greffiers principaux en dehors d'une campagne de revalorisation dédiée ;

3°) d'enjoindre à la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens de prendre une décision lui attribuant, à compter du 1er janvier 2021, une indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise d'un montant annuel au moins égal à 6 800 euros, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de condamner l'État aux dépens éventuels ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises à l'issue d'une procédure irrégulière et sont entachées d'un défaut d'examen dès lors que l'abrogation, à compter du 1er janvier 2021, de la circulaire du 3 juillet 2019 impliquait nécessairement que l'autorité administrative procède, sous peine de le priver d'une garantie, au réexamen de sa situation et envisage la possibilité de revaloriser le montant qui lui est versé au titre de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise ;

- la note de service du 2 août 2021 méconnaît le principe d'égalité entre, d'une part, les greffiers promus greffiers principaux antérieurement au 1er janvier 2021 et, d'autre part, les greffiers promus greffiers principaux postérieurement à cette même date, lesquels bénéficient d'une revalorisation automatique du montant de leur indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise à hauteur de 1 000 euros ;

- elle n'opère aucune distinction dans les montants minimaux annuels de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise selon le grade dont est titulaire le greffier des services judiciaires et méconnaît, dès lors, les dispositions de l'article 3 de l'arrêté du 17 décembre 2018 ;

- elle ne comporte aucune précision permettant à l'autorité administrative d'exercer son pouvoir d'appréciation dans la fixation du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise ;

- les décisions attaquées sont entachées d'erreur de droit dès lors que l'autorité administrative ne pouvait se borner à opposer des contraintes budgétaires pour refuser de procéder à la revalorisation du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise servie aux greffiers principaux promus à ce grade antérieurement au 1er janvier 2021 ;

- la décision implicite du 11 juin 2022 est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que son niveau de responsabilité et d'expertise justifie l'attribution d'une indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise d'un montant au moins égal au montant minimal versé aux greffiers principaux promus à ce grade postérieurement au 1er janvier 2021.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mai 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions à fin d'annulation du courrier électronique du 29 juin 2022, qui se borne à énoncer le cadre juridique dans lequel sont examinées les demandes de revalorisation du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise, sont irrecevables dès lors qu'il ne constitue pas une décision faisant grief ;

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 30 juin 2023, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 21 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le décret n° 2014-513 du 20 mai 2014 ;

- l'arrêté du 17 décembre 2018 pris pour l'application au corps des greffiers des services judiciaires des dispositions du décret n° 2014-513 du 20 mai 2014 portant création d'un régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel dans la fonction publique de l'État ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Harang, rapporteur,

- et les conclusions de Mme Rondepierre, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, initialement greffier du deuxième grade du corps des greffiers des services judiciaires affecté au tribunal d'instance de Laon, a été promu au grade de greffier du premier grade à compter du 9 novembre 2012. À la suite de l'entrée en vigueur du décret du 13 octobre 2015 portant statut particulier des greffiers des services judiciaires, il a été intégré et reclassé, à compter du 1er novembre 2015, au grade de greffier principal de ce corps. Par une décision du 11 juin 2022, dont M. B demande l'annulation, la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens a implicitement refusé de lui octroyer, à compter du 1er janvier 2021, une indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise d'un montant annuel au moins égal à 6 800 euros. Par un courrier électronique du 29 juin 2022, dont l'intéressé doit être regardé comme demandant l'annulation en tant seulement qu'il a vocation à régir la situation des greffiers principaux, la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens a informé les directeurs des services de greffe judiciaires des juridictions du ressort de cette cour qu'il ne pourra pas, en l'état, être fait droit aux demandes de revalorisation du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise servie aux directeurs et aux greffiers principaux en dehors d'une campagne de revalorisation dédiée.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Les documents de portée générale émanant d'autorités publiques, matérialisés ou non, tels que les circulaires, instructions, recommandations, notes, présentations ou interprétations du droit positif peuvent être déférés au juge de l'excès de pouvoir lorsqu'ils sont susceptibles d'avoir des effets notables sur les droits ou la situation d'autres personnes que les agents chargés, le cas échéant, de les mettre en œuvre. Ont notamment de tels effets ceux de ces documents qui ont un caractère impératif ou présentent le caractère de lignes directrices.

3. Il ressort des pièces du dossier que la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens a adressé le 29 juin 2022 un courrier électronique à l'ensemble des directeurs des services de greffe judiciaires du ressort de cette cour afin, notamment, de les informer de ce que les demandes de revalorisation du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise servie aux greffiers principaux promus à ce grade antérieurement au 1er janvier 2021 et, à plus forte raison au 1er janvier 2019, ne pouvaient en aucun cas être accueillies " en dehors d'une campagne dédiée à ces situations " " sous peine de mettre en péril la soutenabilité budgétaire du programme 166 ". Compte tenu tant de sa portée générale que de son caractère impératif, ce courrier électronique émanant d'une autorité publique est susceptible d'avoir des effets notables sur les droits ou la situation des greffiers principaux promus à ce grade antérieurement au 1er janvier 2021. Par suite, contrairement à ce que fait valoir en défense le garde des sceaux, ministre de la justice, M. B est recevable à en demander l'annulation en tant qu'il régit la situation des greffiers principaux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision implicite du 11 juin 2022 :

4. Aux termes de l'article 2 du décret du 20 mai 2014 portant création d'un régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel dans la fonction publique de l'État : " () Les fonctions occupées par les fonctionnaires d'un même corps ou statut d'emploi sont réparties au sein de différents groupes () / Le nombre de groupes de fonctions est fixé pour chaque corps ou statut d'emploi par arrêté du ministre chargé de la fonction publique et du ministre chargé du budget et, le cas échéant, du ministre intéressé. / Ce même arrêté fixe les montants minimaux par grade et statut d'emplois, les montants maximaux afférents à chaque groupe de fonctions et les montants maximaux applicables aux agents logés par nécessité de service () ". Il résulte des dispositions de l'article 2 de l'arrêté susvisé du 17 décembre 2018 que le montant annuel de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise versé aux greffiers des services judiciaires affectés en juridiction et appartenant au groupe de fonctions n° 3 est plafonné à 14 650 euros. En outre, l'article 3 de ce même arrêté a fixé le montant minimal annuel de cette indemnité à 1 550 euros pour les greffiers principaux des services judiciaires affectés en juridiction.

5. Il résulte des dispositions de la note de service du garde des sceaux, ministre de la justice en date du 2 août 2021 que les greffiers principaux exerçant dans les juridictions et classés dans le groupe de fonctions n° 3 bénéficient, à compter de l'année 2021, d'une indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise d'un montant annuel minimal, soit de 5 800 euros correspondant au socle indemnitaire applicable à compter du 1er janvier 2021 s'ils sont promus à ce grade antérieurement au 1er janvier 2019, soit de 6 300 euros correspondant au socle indemnitaire applicable à compter du 1er janvier 2019 majoré de la revalorisation de 1 000 euros prévue en cas de changement de grade s'ils sont promus à ce grade entre le 1er janvier 2019 et le 31 décembre 2020, soit de 6 800 euros correspondant au socle indemnitaire applicable à compter du 1er janvier 2021 majoré de la revalorisation de 1 000 euros prévue en cas de changement de grade s'ils sont promus à ce grade postérieurement au 1er janvier 2021.

6. Toutefois, ces dispositions ne dispensent pas l'autorité administrative d'assurer le respect du principe d'égalité entre les agents publics, lequel fait en l'espèce obstacle, en l'absence de motif d'intérêt général susceptible de le justifier, à ce que les greffiers principaux exerçant dans les juridictions et classés dans le groupe de fonctions n° 3 perçoivent un montant minimal d'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise différent selon la date à laquelle ils ont été promus à ce grade, une telle distinction ne révélant aucune différence de situation au regard de l'objet de cette indemnité.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B, qui a été intégré et reclassé au grade de greffier principal antérieurement au 1er janvier 2019, bénéficie d'un montant annuel d'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise égal à 5 882,28 euros correspondant au maintien, en application des dispositions de l'article 6 du décret du 20 mai 2014, du régime indemnitaire qu'il percevait avant la première application des dispositions de ce décret. Néanmoins, compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens ne pouvait, sans méconnaître le principe d'égalité, refuser d'octroyer à M. B, à compter de l'année 2021, une indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise d'un montant au moins égal au montant minimal accordé aux greffiers principaux promus à ce grade postérieurement au 1er janvier 2021, soit 6 800 euros.

8. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander, pour ce motif et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens qu'il présente à l'appui de ces conclusions, l'annulation de la décision implicite du 11 juin 2022.

En ce qui concerne le courrier électronique du 29 juin 2022 :

9. Aux termes de l'article 2 du décret du 20 mai 2014 portant création d'un régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel dans la fonction publique de l'État : " Le montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise est fixé selon le niveau de responsabilité et d'expertise requis dans l'exercice des fonctions. / () ". Aux termes de l'article 3 de ce décret : " Le montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise fait l'objet d'un réexamen : / () / 2° Au moins tous les quatre ans, en l'absence de changement de fonctions et au vu de l'expérience acquise par l'agent ; / () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que le courrier électronique du 29 juin 2022, par lequel la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens a informé les directeurs des services de greffe judiciaires du ressort de cette cour que les demandes de revalorisation du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise présentées par les greffiers principaux promus à ce grade antérieurement au 1er janvier 2021 ne pouvaient en aucun cas être accueillies " en dehors d'une campagne dédiée à ces situations ", a été pris au seul motif que la soutenabilité du budget accordé à la justice judiciaire en dépendait. En se bornant ainsi à opposer des contraintes budgétaires, lesquelles ne peuvent légalement faire obstacle à toute demande de réexamen du montant de l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise présentée moins de quatre années avant le précédent réexamen par les greffiers principaux promus à ce grade antérieurement au 1er janvier 2021, la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens a commis une erreur de droit.

11. Il résulte de ce qui précède que M. B est également fondé à demander, pour ce motif et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens qu'il présente à l'appui de ces conclusions, l'annulation du courrier électronique du 29 juin 2022 en tant qu'il régit la situation des greffiers principaux.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens réexamine la demande présentée par M. B et fixe l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise qui lui est due à compter de l'année 2021 à un montant annuel qui ne saurait être inférieur à 6 800 euros. Il y a lieu, dès lors, de lui enjoindre d'y procéder, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens du 11 juin 2022 est annulée.

Article 2 : Le courrier électronique de la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens du 29 juin 2022 est annulé en tant qu'il régit la situation des greffiers principaux du corps des greffiers des services judiciaires.

Article 3 : Il est enjoint à la responsable du pôle ressources humaines du service administratif régional de la cour d'appel d'Amiens, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, de réexaminer la demande présentée par M. B et de fixer l'indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise qui lui est due à compter de l'année 2021 à un montant annuel qui ne saurait être inférieur à 6 800 euros.

Article 4 : L'État versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 16 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Thérain, président,

- M. Wavelet, premier conseiller,

- M. Harang, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

Le rapporteur,

signé

J. HarangLe président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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