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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2203506

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2203506

mardi 20 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2203506
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 novembre 2022, Mme A E D, représentée par Me Chemin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2022 par lequel le préfet de l'Aisne a refusé de lui délivrer une carte de séjour au titre de son état de santé, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Aisne, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de procéder au réexamen sa situation et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne les décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

- ces décisions sont intervenues à l'issue d'une procédure irrégulière, faute de production de l'avis rendu par le collège des médecins de l'office français de l'intégration et de l'immigration le 29 septembre 2022 ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant un délai de départ volontaire à trente jours :

- cette décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que le délai de départ volontaire est inapproprié au regard de sa situation puisque victime d'un accident de la route, elle doit continuer à subir des soins qui ne peuvent être arrêtés subitement.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- cette décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales eu égard au contexte actuel de crise prévalant au Sri Lanka.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est disproportionnée par rapport à son parcours.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2022, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 7 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 25 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A E D, ressortissante sri-lankaise née le 7 novembre 1965, est entrée en France le 10 décembre 2021, sous couvert d'un visa C de court séjour. Par un arrêté du 18 octobre 2022, dont Mme D demande l'annulation, le préfet de l'Aisne a refusé de lui délivrer une carte de séjour au titre de son état de santé, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an.

En ce qui concerne les décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ".

3. L'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que l'avis du collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) " est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé ". Aux termes de l'article R. 425-12 de ce code : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du même article. Le médecin de l'office peut solliciter, le cas échéant, le médecin qui suit habituellement le demandeur ou le médecin praticien hospitalier. Il en informe le demandeur. Il peut également convoquer le demandeur pour l'examiner et faire procéder aux examens estimés nécessaires. Le demandeur présente au service médical de l'office les documents justifiant de son identité. A défaut de réponse dans le délai de quinze jours, ou si le demandeur ne se présente pas à la convocation qui lui a été fixée, ou s'il n'a pas présenté les documents justifiant de son identité le médecin de l'office établit son rapport au vu des éléments dont il dispose et y indique que le demandeur n'a pas répondu à sa convocation ou n'a pas justifié de son identité. Il transmet son rapport médical au collège de médecins () ". L'article R. 425-13 du même code précise, en outre, que : " Le collège à compétence nationale mentionné à l'article R. 425-12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article () ".

4. Par ailleurs, l'article 5 de l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " Le collège de médecins à compétence nationale de l'office comprend trois médecins instructeurs des demandes des étrangers malades, à l'exclusion de celui qui a établi le rapport () ". Enfin, l'article 6 de cet arrêté prévoit que : " () L'avis émis à l'issue de la délibération est signé par chacun des trois médecins membres du collège () ".

5. En l'espèce, il ressort des mentions non contestées de l'avis rendu le 29 septembre 2022 par le collège des médecins de l'OFII produit à l'instance par le préfet de l'Aisne qu'il a été signé par les trois médecins instructeurs des demandes des étrangers malades, au nombre desquels ne figurent pas celui ayant établi le rapport. Par ailleurs, il ressort des pièces versées aux débats que le caractère contradictoire de la procédure prévue par les dispositions citées aux points précédents a été respecté, Mme D ayant notamment été convoquée au stade de l'élaboration du rapport pour procéder à son examen et pour justifier de son identité. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

6. D'autre part, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a été victime d'un violent accident de la circulation le 4 février 2022 duquel a résulté un polytraumatisme important ayant nécessité une intervention chirurgicale le 14 février 2022 et une hospitalisation prolongée jusqu'au 18 mars suivant. Si elle soutient que son fils, qui l'héberge depuis qu'elle est arrivée en France pour lui rendre visite, séjourne de façon régulière sur le territoire français, il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressée est entrée très récemment sur le territoire français et qu'elle n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine, où résident ses trois autres enfants et où elle a vécu jusqu'à l'âge de 56 ans. Par suite, et alors, qu'il n'est pas contesté que l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge dont le défaut ne serait pas de nature à entraîner pour elle de conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'il lui permet de voyager sans risque, comme le relève l'avis du collège de médecins de l'OFII rendu le 29 septembre 2022, le préfet de l'Aisne n'a ni entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation, ni méconnu les dispositions de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales citées au point précédent.

En ce qui concerne la décision fixant un délai de départ volontaire de trente jours :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

9. Les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile laissent, par principe, un délai de départ volontaire de trente jours à l'étranger qui fait l'objet d'un refus de titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français. L'autorité administrative, lorsqu'elle accorde ce délai de trente jours, n'est pas tenue de motiver sa décision sur ce point si l'intéressé n'a présenté aucune demande tendant à l'octroi d'un délai supérieur. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D ait sollicité le bénéfice d'une prolongation du délai de départ volontaire. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée, qui, en tout état de cause, mentionne les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée, doit être écarté. Il en va de même s'agissant du moyen tiré du défaut d'examen complet de la situation de la requérante soulevé à ce titre.

10. En deuxième lieu, eu égard à ce qui précède, le moyen tiré de ce que la décision fixant le délai de départ volontaire à trente jours est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

11. En troisième et dernier lieu, si Mme D fait valoir que son état de santé, et notamment la circonstance que ses soins ne peuvent être arrêtés subitement, justifie que lui soit accordé un délai supérieur à trente jours, elle n'établit ni même n'allègue avoir sollicité un délai plus long et ne précise, en outre, pas la durée dont elle aurait souhaité disposer. Dès lors, et compte tenu de ce qui a été dit au point 7, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le préfet de l'Aisne a fixé le délai de départ volontaire à trente jours.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. D'une part, étant donné ce qui précède, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

13. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. Si Mme D se prévaut de la situation dangereuse prévalant au Sri Lanka tant du point de vue politique que sanitaire, elle ne démontre pas, par ses seules allégations, en quoi elle serait, personnellement ou du fait de son appartenance à un quelconque groupe social, particulièrement exposée à des traitements inhumains et dégradants au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, et alors, d'ailleurs, que la requérante n'a présenté aucune demande d'asile en France, un tel moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". En outre, l'article L. 612-10 de ce code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

16. Il ressort des dispositions précitées que la durée de l'interdiction de retour est déterminée par l'autorité administrative en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.

17. En se bornant à soutenir que la décision attaquée est " disproportionnée par rapport à son parcours ", Mme D n'assortit son moyen d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. En tout état de cause, en dépit du fait que la requérante n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et de la circonstance que son comportement ne représente pas une menace pour l'ordre public, il ressort des pièces du dossier qu'elle est entrée récemment sur le territoire français et qu'elle ne justifie, hormis son fils, d'aucune autre attache sur le territoire national. Dès lors, le préfet de l'Aisne a pu, sans méconnaître les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prononcer à l'encontre de Mme D une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Dans ces conditions, le dernier moyen de la requête ne peut qu'être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme D doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que de celles relatives aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E D et au préfet de l'Aisne.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Binand, président,

- Mme B et Mme C, conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2022.

La rapporteure,

Signé

P. CLe président,

Signé

C. BINAND

Le greffier,

Signé

N. VERJOT

La République mande et ordonne au préfet de l'Aisne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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