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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2203693

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2203693

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2203693
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGOLDMAN & QUINQUIS AVOCATS

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2203693, le 15 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 novembre 2022, par laquelle le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Liancourt l'a placé à l'isolement pour une durée de trois mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est signée par une autorité incompétente et qui n'est pas identifiée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il a été privé de l'assistance d'un avocat lors du débat contradictoire et que le délai dont il a disposé pour préparer sa défense était insuffisant ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le chef d'établissement s'est senti en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que les faits qui lui sont reprochés, qui ne sont pas matériellement constatés, ne sont pas de nature à justifier la mesure ;

- elle méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il a été maintenu à l'isolement entre le 29 juin 2016 et le12 juin 2021.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 décembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du

14 décembre 2022.

Par ordonnance du 7 décembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 8 janvier 2024, à 12 heures.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2203996, le 17 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 novembre 2022, par laquelle le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Liancourt l'a placé à l'isolement en urgence ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le chef d'établissement s'est senti en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que les faits qui lui sont reprochés, qui ne sont pas matériellement constatés, ne sont pas de nature à justifier la mesure et ne permettent pas de caractériser l'urgence ;

- elle méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il a été maintenu à l'isolement entre le 29 juin 2016 et le 12 juin 2021.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 novembre et 6 décembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 7 décembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 8 janvier 2024, à 12 heures.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rondepierre, rapporteure,

- et les conclusions de Mme Minet, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été écroué au sein d'établissements pénitentiaires successifs depuis le 29 juin 2016. Il a fait l'objet dès le 1er juillet 2016 d'un placement à l'isolement en urgence. Cette mesure a été levée le 13 mars 2018 lors de son intégration au quartier d'évaluation de la radicalisation de la maison d'arrêt d'Osny. Transféré ensuite au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran, il a été à nouveau placé à l'isolement à compter du 3 avril 2019. Cette mesure a été constamment prolongée jusqu'à la suspension par le juge des référés du tribunal administratif d'Amiens, le 11 juin 2021, de la décision du 30 avril 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, avait prolongé son placement à l'isolement à compter du 1er mai 2021. M. B a par la suite été placé en régime de détention ordinaire jusqu'à son affectation, le 1er aout 2022, au quartier d'évaluation de la radicalisation du centre pénitentiaire de Vendin-le-Veil. A l'issue de son évaluation, il a été affecté à compter du 9 novembre 2022 au centre pénitentiaire de Liancourt, et a fait l'objet, le jour-même, d'une décision le plaçant provisoirement à l'isolement en urgence puis, d'une décision de placement à l'isolement pour une durée de trois mois. Par les requêtes

nos 2203693 et 2203996, qu'il y a lieu de joindre pour qu'il y soit statué par un même jugement, M. B demande au tribunal d'annuler ces deux décisions.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision de placement à l'isolement pour une durée de trois mois :

2. Aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites () ". Aux termes de l'article R. 213-21 du même code : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissement. / () Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. / () La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef de l'établissement ".

3. Il ressort des pièces du dossier que, le 9 novembre 2022 à 10h40, M. B a été informé qu'il était envisagé de le placer à l'isolement et a été invité à présenter ses observations lors d'une audience prévue le 10 novembre 2022 à 15h00. Le 9 novembre 2022 à 14h45, M. B a indiqué qu'il souhaitait être représenté par son avocat lors de l'audience contradictoire. Le 9 novembre 2022 à 15h18, le centre pénitentiaire de Liancourt a fait parvenir par télécopie à l'avocat de M. B une convocation pour l'audience prévue le 10 novembre 2022 à 15h00 en précisant à cet avocat qu'il pourrait s'entretenir avec M. B et consulter les pièces de la procédure à partir du 10 novembre 2022 à 14h00. Toutefois, tant la décision attaquée produite par le requérant que la version de cette décision produite par l'administration indiquent que la décision de placement à l'isolement a été prise dès le 9 novembre 2022 et notifiée au détenu le 9 novembre 2022 à 16h39. Cette décision précise qu'elle est intervenue après que les observations orales de M. B ont été recueillies " lors de l'audience du 9 novembre 2022 " et que son avocat était absent lors de cette audience. Si le ministre soutient que la date de l'audience et la date d'édiction de la décision mentionnées sur cette décision sont toutes deux entachées d'une erreur matérielle sans incidence sur la légalité de la décision et que l'audience comme la décision seraient intervenues le 10 novembre 2022, la date du placement initial à l'isolement à compter du 9 novembre 2022 figure toutefois à plusieurs reprises dans la décision attaquée, qui précise aussi que l'audience s'est tenue le 9 novembre 2022. Aucun élément du dossier ne permet d'établir que la décision attaquée, notifiée selon les mentions portées par l'administration, " le 9 novembre 2022 à 16h39 ", n'aurait, en dépit de cette indication, été édictée que le lendemain. A cet égard, la mention manuscrite supplémentaire présente, sous la signature de son auteur, sur la copie de la décision attaquée produite par le ministre à l'appui de son mémoire et qui indique " Pour régularisation le débat a eu lieu le 10 novembre 2022 ", ne permet nullement d'établir que la décision attaquée aurait été prise le 10 novembre 2022. S'il résulte des pièces produites par le ministre que M. B a effectivement participé à un second " débat contradictoire " le

10 novembre 2022 à 15h50, il est constant que la décision prise la veille n'a pas été rapportée et qu'aucune nouvelle décision de placement à l'isolement n'a été prise à l'issue de ce second débat, dont le compte-rendu écrit n'est d'ailleurs pas produit à l'instance. Dans ces conditions,

M. B est fondé à soutenir que la décision contestée est intervenue, en méconnaissance des dispositions de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire, sans que son avocat n'ait été utilement mis en mesure de le représenter lors de l'audience contradictoire prévue le 10 novembre 2022, ni que le requérant et son avocat n'aient bénéficié d'un délai suffisant pour préparer leurs observations, et qu'il a, de ce fait, été privé des garanties instaurées par ces dispositions.

4. Il résulte de ce qui précède que la décision du 9 novembre 2022 de placement initial à l'isolement pour une durée de trois mois doit, pour ce motif et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens que M. B présente à l'appui de ses conclusions, être annulée.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision de placement provisoire en urgence à l'isolement :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée par le garde des sceaux, ministre de la justice :

5. Aux termes de l'article R. 213-22 du même code : " En cas d'urgence, le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider le placement provisoire à l'isolement d'une personne détenue, si la mesure est l'unique moyen de préserver la sécurité des personnes ou de l'établissement. Le placement provisoire à l'isolement ne peut excéder cinq jours. / A l'issue d'un délai de cinq jours, si aucune décision de placement à l'isolement prise dans les conditions prévues par le présent code n'est intervenue, il est mis fin à l'isolement. / La durée du placement provisoire à l'isolement s'impute sur la durée totale de l'isolement ".

6. Les décisions de placer, soit en urgence et de manière provisoire, soit à titre préventif, un détenu à l'isolement sur le fondement de ces dispositions sont, compte tenu de leurs effets, susceptibles de faire un recours devant le juge de l'excès de pouvoir. Par suite, il y a lieu d'écarter la fin de non-recevoir opposée par le garde des sceaux, ministre de la justice, et tirée de ce que la décision contestée constituerait une mesure d'ordre intérieur insusceptible de recours.

En ce qui concerne la légalité de cette décision :

7. Aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites () ". Aux termes de l'article R. 213-22 du même code : " En cas d'urgence, le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider le placement provisoire à l'isolement d'une personne détenue, si la mesure est l'unique moyen de préserver la sécurité des personnes ou de l'établissement. Le placement provisoire à l'isolement ne peut excéder cinq jours. / A l'issue d'un délai de cinq jours, si aucune décision de placement à l'isolement prise dans les conditions prévues par le présent code n'est intervenue, il est mis fin à l'isolement. / La durée du placement provisoire à l'isolement s'impute sur la durée totale de l'isolement ".

8. Les décisions de placer, soit en urgence et de manière provisoire, soit à titre préventif, un détenu à l'isolement sur le fondement de ces dispositions ne peuvent intervenir que si elles sont strictement nécessaires pour assurer la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou des personnes.

9. M. B a été condamné le 3 juin 2015 par la chambre criminelle de la cour d'appel de Rabat à une peine de deux ans d'emprisonnement pour des faits de constitution d'une bande criminelle en vue de préparer et de commettre des actes terroristes. Il a été également condamné le 7 mars 2019 par le tribunal correctionnel de Paris à une peine de seize ans d'emprisonnement pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme, en récidive. La condamnation a été confirmée en appel et fait l'objet d'un pourvoi en cassation. Le requérant est inscrit au répertoire des détenus particulièrement signalés.

10. Si des actes de prosélytisme et de menaces envers le personnel pénitentiaire ont été commis par M. B au cours des années 2018 et 2019, justifiant les premières mesures d'isolement, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas des observations du personnel pénitentiaire le concernant produites au dossier et relatives à l'année 2019 et au début de l'année 2020, qu'il aurait réitéré de tels actes ou de tels propos de manière récente, alors que le rapport du QER du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil du 14 octobre 2022 relève quant à lui l'expression d'opinions politiques, d'un positionnement de victime et de critiques envers les institutions françaises, sans cependant faire état d'actes particuliers de prosélytisme ni de propos menaçants ou violents, ni de violence quelconque. Aucun incident ou élément relatif au comportement de M. B au sein du centre pénitentiaire de Laon entre juin 2021 et août 2022 après la suspension de l'exécution de la décision de renouvellement de placement à l'isolement, n'est d'ailleurs invoqué pour corroborer un risque pour l'établissement ou les autres détenus.

11. Il résulte de ce qui précède que la décision du 9 novembre 2022 de placement provisoire en urgence à l'isolement doit, pour ce motif et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens que M. B présente à l'appui de ses conclusions, être annulée.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Me Quinquis, avocat de M. B, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du

10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 9 novembre 2022 plaçant M. B à l'isolement pour une durée de trois mois et plaçant M. B à l'isolement provisoire en urgence sont annulées.

Article 2 : L'Etat versera à Me Quinquis, avocat de M. B, une somme de

1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du

10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Quinquis.

Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Thérain, président,

- Mme Rondepierre, première conseillère,

- M. Le Gars, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

La rapporteure,

signé

A. Rondepierre

Le président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Nos 2203693 et 2203996

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