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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2300188

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2300188

mercredi 8 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2300188
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCP DUMOULIN CHARTRELLE ABIVEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 janvier 2023 M. A G et Mme C E demandent au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 6 janvier 2023 lequel le préfet du Nord a prononcé leur transfert aux autorités croates ;

2°) d'enjoindre au préfet compétent de mettre en œuvre les dispositions de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de leur délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale, et d'enregistrer leur demande d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- les frères de M. G résident en France et sont de nationalité française ;

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente dès lors qu'ils sont domiciliés dans l'Oise ; que les dispositions de l'article 11-1 du décret du 29 avril 2004 et de l'arrêté du 10 mai 2019 prévoyant la compétence du département du Nord ne peuvent être invoquées car les dispositions visées dans l'arrêté du 10 mai 2019 ont été abrogées par l'ordonnance n°2020-1733 du 16 décembre 2020 et aucun nouvel arrêté postérieur à l'entrée en vigueur de cette ordonnance le 1er mai 2021 n'est intervenu pour appliquer les dispositions de l'article 11-1 du décret du 29 avril 2004 ;

- à supposer que l'arrêté du 10 mai 2019 soit encore valable c'est le préfet de l'Oise qui était compétent en vertu de l'annexe II de l'arrêté compte tenu de leur lieu de résidence ;

- les décisions attaquées ont été prises au terme d'une procédure irrégulière dès lors que le nom de l'agent ayant procédé à l'entretien n'est pas connu ; que cette situation est contraire à l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration ; qu'aucune disposition du droit national ne définit ce qu'est une personne qualifiée pour mener l'entretien :

- les décisions attaquées méconnaissant l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet aurait dû faire usage de son droit souverain d'examiner leur demande d'asile ;

- elles méconnaissent les articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 en raison des défaillances systémiques en Croatie.

Le 20 janvier 2023, le préfet du Nord, a produit les pièces du dossier de M. A G.

Le 10 février 2023, le préfet du Nord a produit les pièces du dossier de Mme E.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;

- l'arrêté du 10 mai 2019 désignant les préfets compétents pour enregistrer les demandes d'asile et déterminer l'Etat responsable de leur traitement (métropole) ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, conformément aux articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Galle, vice-présidente,

- les observations de Me Chartrelle, représentant les requérants, qui conclut aux mêmes que la requête par les même moyens ;

- les observations de M. G et de Mme E, qui exposent les conditions de leur détention en Croatie, et font valoir que deux frères de M. G vivent en France, l'un à Strasbourg l'autre à Saint-Malo.

Considérant ce qui suit :

1. M. G, et Mme F, ressortissants burundais nés respectivement les 1er janvier 1983 et 13 avril 1989, se sont présentés à la préfecture d'Ille-et-Vilaine le 15 novembre 2022, en vue de déposer une demande d'asile. Le 30 novembre 2022, les autorités croates ont été saisies d'une demande de reprise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 18, paragraphe 1, b) du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Les autorités croates ont donné leur accord explicite à la reprise en charge de M. G et de Mme E le 14 décembre 2022 en application de l'article 20, paragraphe 5 du règlement (UE) 604/2013. Par des arrêtés du 6 janvier 2023, notifiés le même jour, le préfet du Nord a décidé du transfert des intéressés aux autorités croates.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 11-1 du décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'Etat dans les régions et départements : " Le préfet de département est compétent en matière d'entrée et de séjour des étrangers ainsi qu'en matière de droit d'asile./ En matière d'asile, un arrêté conjoint du ministre de l'intérieur et du ministre chargé de l'asile peut donner compétence à un préfet de département et, à Paris, au préfet de police pour exercer ces missions dans plusieurs départements. ". Aux termes de l'article 2 de l'arrêté du 10 mai 2019 désignant les préfets compétents pour enregistrer les demandes d'asile et déterminer l'Etat responsable de leur traitement : " L'annexe II au présent arrêté fixe la liste des préfets compétents pour procéder à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile. A cette fin, les préfets désignés sont compétents pour : 1° Renouveler l'attestation de demande d'asile en application de l'article L. 742-1 du code précité ;

2° Prendre la décision de transfert en application de l'article L. 742-3 du même code ;

() Cette annexe précise en outre les départements dans lesquels chacun de ces préfets est compétent. " En vertu de l'annexe II, le préfet du Nord est compétent pour la détermination de l'Etat responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée par les demandeurs domiciliés dans un département de la région Hauts-de-France, et pour prendre une décision de transfert concernant ces mêmes demandeurs. Aux termes de l'article 3 de l'ordonnance du 16 décembre 2020 : " Les références à des dispositions abrogées par la présente ordonnance sont remplacées par les références aux dispositions correspondantes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction annexée à la présente ordonnance. "

3. D'une part, contrairement à ce que soutiennent les requérants, la circonstance que l'arrêté du 10 mai 2019 fasse référence aux articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur numérotation applicable avant l'ordonnance n°2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et qu'aucun nouvel arrêté n'ait été édicté après l'entrée en vigueur de l'ordonnance du 16 décembre 2020, n'a pas pour effet de rendre caduques ou inopposables les dispositions de l'arrêté du 10 mai 2019, qui doivent être regardées, depuis le 1er mai 2021, comme faisant référence aux dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables dans leur nouvelle numérotation, en application de l'article 3 de l'ordonnance du 16 décembre 2020.

4. D'autre part, il est constant que les requérants étaient domiciliés dans l'Oise à la date des décisions attaquées. Par suite, en vertu de l'annexe II de l'arrêté du 10 mai 2019, le préfet compétent pour prendre la décision de transfert était le préfet du Nord, compétent pour prendre les décisions de transfert concernant les étrangers domiciliés dans un département de la région Hauts-de-France, alors même que l'enregistrement de leur demande d'asile et l'entretien individuel ont été réalisés par la préfecture d'Ille-et-Vilaine.

5. Enfin, par un arrêté du 13 octobre 2022 publié le même jour au recueil spécial n° 245 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B D, cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, en particulier, les décisions attaquées. Le moyen d'incompétence du signataire de la décision litigieuse, qui manque en fait, doit donc être écarté.

6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. G et Mme E ont été reçus en entretien individuel à la préfecture d'Ille-et-Vilaine le 15 novembre 2022, par un agent de la préfecture. La circonstance que les compte-rendu des entretiens concernant les intéressés ne comportent pas la mention du nom de cet agent ne suffit pas à entacher la procédure d'irrégularité au regard des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) 604/2013, qui ne prévoient pas une telle obligation. Les requérants ne sauraient par ailleurs utilement se plaindre de ce que le nom et la qualité de cet agent ne sont pas mentionnés dans le compte rendu, qui ne constitue pas une correspondance au sens de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration. D'autre part, contrairement à ce que soutiennent les requérants, l'agent qui réalise l'entretien individuel prévu à cet article n'a pas à disposer d'une " délégation de compétence " expresse à cet effet, dès lors qu'il se borne à mener un entretien et ne prend aucune décision. Enfin, si les requérants font valoir qu'aucune disposition du droit national ne précise ce qu'est une personne qualifiée pour mener l'entretien prévu à l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013, ce règlement, qui s'applique directement sur le territoire des Etats membres, ne nécessite aucune mesure règlementaire nationale d'application. En tout état de cause, les requérants ne font état d'aucun élément de nature à établir que la personne ayant conduit leurs entretiens individuels était insuffisamment qualifiée, et ne contestent d'ailleurs aucun des mentions reportées par cet agent dans le compte-rendu d'entretien, qu'ils ont signé.

7. En troisième lieu, si les arrêtés attaqués ne mentionnent pas la possibilité pour le préfet de décider que l'examen de la demande d'asile des requérants aura lieu France, cette circonstance est sans incidence sur la légalité des décisions attaquées.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Il résulte de ces dispositions que si le préfet peut refuser l'admission au séjour d'un demandeur d'asile au motif que la responsabilité de l'examen de cette demande relève de la compétence d'un autre Etat membre, il n'est pas tenu de le faire et peut autoriser une telle admission au séjour en vue de permettre l'examen d'une demande d'asile présentée en France.

9. Si les requérants se prévalent de la présence en France des deux frères et de la sœur de M. G, et s'ils produisent, à l'appui de cette allégation, la copie d'une carte nationale d'identité au nom de M. H, une carte de résident au nom de M. I, et une attestation de demande d'asile au nom de Kwizera Aline, ils ne produisent aucun document de nature à établir l'existence des liens familiaux dont ils se prévalent. D'autre part, la circonstance que leurs enfants âgés de 3 et 7 ans sont scolarisés en France depuis peu ne suffit pas à établir l'existence d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation des requérants au regard de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013. Dans ces conditions, le préfet du Nord n'a pas, en refusant de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 pour autoriser le séjour des requérants en France en vue de l'examen de leur demande d'asile dans cet Etat, entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation. Il n'a pas davantage méconnu l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En cinquième lieu, les requérants soutiennent que le système croate d'accueil des demandeurs d'asile est affecté d'une défaillance systémique au sens de l'article 3 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013. Toutefois, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne (UE), lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

11. En l'espèce, les requérants se prévalent d'une part des conditions dans lesquelles ils ont été arrêtés et détenus temporairement, durant 36 heures, en Croatie, après leur passage de la frontière entre la Bosnie et la Croatie, sans pouvoir prendre soin de leurs enfants en bas âge alors que l'un d'entre eux était malade. Toutefois, ce récit qui porte sur les conditions de leur arrivée sur le territoire croate, ne permet pas d'établir à lui seul l'existence de défaillances systémiques au sens de l'article 3 du règlement (UE) n°°604/2013. S'ils produisent également un rapport du comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements ou inhumains et dégradants (CPT) du Conseil de l'Europe, l'extrait de ce rapport traduit dans la requête ne permet pas d'établir l'existence de défaillances systémiques. D'autre part, les requérants soutiennent que la Croatie, qui a fondé sa réponse sur l'article 20, paragraphe 5 du règlement (UE) n°604/2013, entend procéder à une nouvelle détermination de l'Etat responsable de leur demande d'asile, et " sans doute appliquer le concept de pays tiers sur " pour les refouler vers un pays voisin. Toutefois, les dispositions de l'article 20, paragraphe 5 du règlement n'ont pas, en tout état de cause, pour effet de permettre à un Etat membre de " refouler " le demandeur d'asile ayant fait l'objet d'une décision de transfert vers un pays voisin. Aucun élément tangible n'est allégué à l'appui de la requête permettant de considérer en l'espèce qu'il existe un risque que la Croatie n'examine pas la demande d'asile des requérants. Le moyen doit par suite être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. G et Mme E à fin d'annulation doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction et celles au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. G et Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A G, à Mme C E et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 mars 2023.

La magistrate désignée

Signé

C. Galle

La greffière

Signé

V. Martinval

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2300188

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