Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 mai 2023 et 11 avril 2025, Mme A... B..., représentée par Me Tourbier, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 17 mars 2023 par laquelle l’inspectrice d’académie, directrice académique des services de l’éducation nationale de l’Oise a refusé de reconnaître l’imputabilité au service de la maladie constatée médicalement le 9 juin 2020 ;
2°) d’enjoindre à l’administration de réexaminer sa demande de reconnaissance d’imputabilité au service de sa pathologie dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 500 euros au titre de l’article
L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle doit être regardée comme soutenant que :
- la décision du 17 mars 2023 a été signée par une autorité incompétente ;
- elle a été prise à l’issue d’une procédure irrégulière dès lors que le conseil médical qui s’est réuni le 1er mars 2023 était irrégulièrement composé ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’erreur d’appréciation dès lors que sa pathologie est bien imputable au service.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er avril 2025, le recteur de l’académie d’Amiens conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 4 avril 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 28 avril 2025.
Par un courrier du 28 août 2025, les parties ont été informées, en application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de substituer d’office aux dispositions des articles L. 822-20 et L. 822-21 du code général de la fonction publique, qui n’étaient pas applicables à la date des faits constitutifs de la maladie dont Mme B... a demandé la reconnaissance de l’imputabilité au service, les dispositions de l’article 21 bis de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code général de la fonction publique ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Sako, conseillère,
- les conclusions de M. Menet, rapporteur public,
- et les observations de Me Niquet, représentant Mme B....
Considérant ce qui suit :
Mme A... B..., professeure certifiée de sciences de la vie et de la terre (SVT) au lycée Pierre d’Ailly de Compiègne, a déposé le 8 février 2022 une déclaration de maladie professionnelle au titre d’une pathologie constatée médicalement le 9 juin 2020. Par une décision du 23 mars 2023 dont la requérante demande l’annulation, l’inspectrice d’académie, directrice académique des services de l’éducation nationale de l’Oise a refusé de reconnaître l’imputabilité au service de cette maladie.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Les droits des agents publics en matière d’accident de service et de maladie professionnelle sont constitués à la date à laquelle l’accident est intervenu ou la maladie diagnostiquée.
En l’espèce, Mme B... a sollicité la reconnaissance d’une maladie constatée médicalement le 9 juin 2020, soit antérieurement à l’entrée en vigueur, le 1er mars 2022, du code général de la fonction publique. Par suite, la décision litigieuse ne pouvait être prise sur le fondement des dispositions de ce code.
Toutefois, lorsqu’il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d’appréciation, sur le fondement d’un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l’excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l’intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l’application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l’office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d’avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.
En l’espèce, il y a lieu de substituer aux dispositions de l’article L. 822-21 du code général de la fonction publique mentionné dans la décision litigieuse, celles, équivalentes, de l’article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dès lors que cette substitution de base légale n’a pas pour effet de priver Mme B... des garanties qui lui sont reconnues par la loi et que l’administration dispose du même pouvoir d’appréciation pour appliquer l’un ou l’autre de ces textes.
D’une part, aux termes des dispositions de l’article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa version applicable au litige : « I.-Le fonctionnaire en activité a droit à un congé pour invalidité temporaire imputable au service lorsque son incapacité temporaire de travail est consécutive à (…) une maladie contractée en service définis aux (…) IV du présent article. (…). / Le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à la mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident. La durée du congé est assimilée à une période de service effectif. L'autorité administrative peut, à tout moment, vérifier si l'état de santé du fonctionnaire nécessite son maintien en congé pour invalidité temporaire imputable au service. (…) / IV.-Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. / Si une ou plusieurs conditions tenant au délai de prise en charge, à la durée d'exposition ou à la liste limitative des travaux ne sont pas remplies, la maladie telle qu'elle est désignée par un tableau peut être reconnue imputable au service lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est directement causée par l'exercice des fonctions. / Peut également être reconnue imputable au service une maladie non désignée dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est essentiellement et directement causée par l'exercice des fonctions et qu'elle entraîne une incapacité permanente à un taux déterminé et évalué dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. (…) ». Le taux mentionné à l’article précédemment cité est fixé à 25 %, en application des dispositions combinées de l’article R. 461-8 du code de la sécurité sociale et de l’article 47-8 du décret du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l'organisation des comités médicaux et des commissions de réforme, aux conditions d'aptitude physique pour l'admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires.
D’autre part, une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l’exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu’un fait personnel de l’agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l’aggravation de la maladie au service.
Mme B..., qui fait valoir que la pathologie psychiatrique dont elle est atteinte trouve son origine dans la charge excessive de travail qui lui incombait depuis plusieurs années, apporte à cet égard des éléments précis quant à l’évolution progressive du nombre de classes et d’élèves dont elle a eu la charge au sein de son établissement entre les années scolaires 2006-2007 à 2020-2021, passant de cinq à onze classes, et de 153 à 391 élèves. La requérante, qui soutient que cette situation est le résultat d’un déséquilibre important dans la charge de travail qu’elle assume par rapport à celle de ses collègues de la même discipline, produit des pièces relatives à la répartition des classes sur les années scolaires 2018-2019 et 2019-2020, d’où il ressort qu’elle était chargée de neuf et onze classes, alors qu’aucun de ses sept collègues n’avait en charge plus de cinq classes sur ces années. Ces éléments, qui ne sont pas contestés par l’administration en défense, sont de nature à démontrer le caractère pathogène des conditions de travail de Mme B.... Or si l’administration fait valoir que l’affection dont est atteinte l’intéressée résulte d’un état antérieur de nature à détacher la maladie du service, les conclusions de l’expertise médicale dont elle se prévaut ne corroborent pas cette affirmation. En effet, le médecin agréé saisi par l’administration a estimé que la pathologie de Mme B... était imputable au service et devait être prise en charge au titre d’une maladie professionnelle. Dans un nouveau rapport du 20 mars 2023, ce médecin a réitéré ses conclusions en indiquant expressément qu’il n’existait pas d’état antérieur chez Mme B... pouvant expliquer la maladie en cause. Dans ces conditions, la requérante, dont le taux d’incapacité évalué par l’expert est supérieur à 25 %, est fondée à soutenir que la décision litigieuse est entachée d’erreur d’appréciation.
Il résulte de ce qui précède, et sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme B... est fondée à demander l’annulation de la décision du 17 mars 2023 par laquelle l’inspectrice d’académie, directrice académique des services de l’éducation nationale de l’Oise, a refusé de reconnaître l’imputabilité au service de la maladie constatée médicalement le 9 juin 2020.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
L’annulation de la décision du 17 mars 2023 implique que l’inspectrice d’académie, directrice académique des services de l’éducation nationale de l’Oise réexamine la situation de Mme B... au titre de sa déclaration d’imputabilité au service de la maladie constatée médicalement le 9 juin 2020, dans le respect des motifs du présent jugement. Il y a lieu de lui enjoindre de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Dans les conditions de l’espèce, il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction de l’astreinte demandée par Mme B....
Sur les frais d’instance :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État une somme de 1 500 euros à verser à Mme B... au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 17 mars 2023 est annulée.
Article 2 : Il est enjoint à l’inspectrice d’académie, directrice académique des services de l’éducation nationale de l’Oise, de réexaminer la situation de Mme B... dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.
Article 3 : L’État versera à Mme B... la somme de 1 500 euros en application de l’article
L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B... et à la ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Copie en sera adressée, pour information, au recteur de l’académie d’Amiens.
Délibéré après l'audience du 4 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Boutou, président,
M. Le Gars, conseiller,
Mme Sako, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 septembre 2025.
La rapporteure,
Signé
B. Sako
Le président,
Signé
B. Boutou
La greffière,
Signé
A. Ribière
La République mande et ordonne à la ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.