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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2301819

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2301819

vendredi 16 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2301819
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 juin 2023, M. B A représenté par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 23 mai 2023, par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités croates en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de prendre en charge l'instruction de sa demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure dès lors qu'il n'est pas établi que les autorités croates aient été saisies d'une demande de prise en charge ni qu'elles aient donné leur accord à une telle demande ;

- la décision de transfert a été prise sur une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas été mis en possession, dans une langue qu'il comprend, des documents d'information prévus par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin ;

- cet arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que ses attaches familiales en France justifient la mise en œuvre des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'erreur de droit dès lors que le préfet du Nord s'est fondé sur une conception erronée des attaches familiales, qu'il a limitées à la définition de membres de la famille prévue au règlement n° 604/2013, pour examiner l'application des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Nord, qui n'a pas présenté d'observations.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil en date du 26 juin 2013 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2022 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Binand, vice-président, pour statuer sur les décisions relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Binand, magistrat désigné,

- et les observations de Me Niquet représentant Monsieur A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant de la République du Soudan né le 2 janvier 1999, a présenté le 25 avril 2023 une demande d'asile auprès des services de la préfecture de l'Oise. La consultation du système d'information " Eurodac " a fait apparaitre, à cette occasion, que ces empreintes avaient été relevées en 2022 et en 2023 respectivement à l'occasion du franchissement irrégulier des frontières grecques et croates et qu'il avait déposé des demandes de protection internationale dans ces pays. Par cette requête il demande au tribunal d'annuler l'arrêté en date du 23 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut-être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ". Il y a lieu, par application de ces dispositions, d'admettre M. A à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

3. En deuxième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée, une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et qui permet d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. En l'espèce, le préfet du Nord a indiqué dans l'arrêté contesté que M. A avait successivement déposé deux demandes de protection internationale en Grèce et en Croatie, que, par l'effet de la décision dite " M.S.S c/Grèce et Belgique " rendue par la cour européenne des droits de l'homme le 21 janvier 2011, l'intéressé ne pouvait être transféré en Grèce et que les autorités croates, qu'il avait saisies à cette fin sur le fondement du b) du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013, avaient donné leur accord à sa reprise en charge, le 11 mai 2023. En énonçant ces considérations, le préfet du Nord, qui n'avait pas à décrire l'ensemble des éléments caractérisant la situation personnelle de M. A, a mis ce dernier à même de comprendre les motifs de droit et de fait sur lesquels la décision de transfert litigieuse est fondée et donc de les discuter devant le juge de l'excès de pouvoir. Par suite le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces versées au dossier par le préfet du Nord, et dont la teneur n'est pas contredite en retour, que les autorités croates ont été saisies par la France, le 27 avril 2023, d'une demande de reprise en charge de M. A qui a été acceptée explicitement par ces autorités le 11 mai suivant sur le fondement des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 rappelées au point précédent. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision de transfert de M. A serait issue d'une procédure irrégulière faute d'accord donné par les autorités croates à une demande de reprise en charge de l'intéressé manque en fait et doit être écarté.

5. En quatrième lieu, le requérant soutient qu'il a été privé de son droit à être informé des conditions d'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en vertu duquel son transfert a été ordonné, dès lors qu'il n'a reçu aucune brochure d'information dans une langue qu'il comprend, en méconnaissance des prescriptions de l'article 4 de ce règlement. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, produites en défense, que la brochure commune A et B visée au paragraphe 2 de l'article 4 de ce règlement a été portée à la connaissance de M. A le 25 avril 2023 en langue arabe, qu'il a expressément déclaré lire et comprendre. Par suite, et alors que le requérant ne soulève aucune contestation sur la complétude des informations ainsi délivrées ou sur leur compréhension effective, le moyen doit être écarté.

6. En cinquième lieu, pour soutenir que l'examen de sa demande d'asile doit être pris en charge en France M. A, célibataire et sans enfant à charge, se prévaut de la présence en France de sa sœur aînée, qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée en 2012 et avec laquelle il a été en mesure de renouer des liens depuis son entrée en France. Toutefois, il ne justifie pas, par la seule production d'une attestation de sa soeur et quelques photographies, que les liens ainsi renoués très récemment présentent une intensité suffisante pour établir que le préfet du Nord, en refusant de faire application de la clause dérogatoire prévue au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

7. En sixième et dernier lieu, compte tenu de ce qui vient d'être dit s'agissant de la faible intensité des attaches familiales dont le requérant se prévaut en France, et de son entrée très récente sur le territoire national, remontant au 27 mars 2023 selon ses déclarations, le préfet du Nord, en décidant le transfert de M. A au motif que cette décision ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de ce dernier n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite le moyen tiré de l'erreur de droit et d'appréciation soulevé en ce sens doit être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet du Nord et à Me Tourbier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juin 2023

Le magistrat désigné,

signé

C. BINANDLa greffière,

signé

C. WANESSE La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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