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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2301872

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2301872

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2301872
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 juin 2023, Mme A B, représentée par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de la transférer aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord d'instruire sa demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son avocat,

Me Tourbier, au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué émane d'une autorité incompétente dès lors qu'il n'est pas établi que sa signataire bénéficiait d'une délégation de signature régulière du préfet ;

- cet arrêté est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- cet arrêté est entaché d'un vice de procédure, dès lors que les brochures prévues par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ne lui ont pas été remises au cours d'un entretien individuel mené conformément à l'article 5 du même règlement ;

- le préfet n'établit pas que les autorités italiennes auraient été destinataires d'une demande de prise en charge et auraient répondu favorablement à celle-ci ;

- le préfet a méconnu le paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire usage du pouvoir discrétionnaire prévu à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

Le préfet du Nord a produit des pièces enregistrées le 8 juin 2023.

Mme B a été admise à l'aide juridictionnelle totale par décision du 21 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Lapaquette, premier conseiller, pour statuer notamment en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert, assorties ou non d'une décision de placement en rétention ou d'assignation à résidence.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 juin 2023 :

- le rapport de M. Lapaquette ;

- et les observations de Me Delort, substituant Me Tourbier, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens.

L'instruction a été close après que Me Delort ait présenté ses observations orales.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B est une ressortissante de la République démocratique du Congo, née le 7 juillet 1992. Elle a présenté une demande d'asile le 14 mars 2023. Par arrêté du 23 mai 2023 dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet du Nord a décidé de son transfert aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".

4. Par ailleurs, selon l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, les personnes vulnérables sont notamment représentées par les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes ayant subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine.

5. Enfin, dans son arrêt n° 29217/12, Tarakhel c. Suisse, rendu en grande chambre le 4 novembre 2014, la cour européenne des droits de l'homme a relevé que les capacités d'accueil des demandeurs d'asile de l'Italie étaient alors localement défaillantes, sans qu'il s'agisse pour autant d'une défaillance systémique. La cour a considéré que cette situation n'empêchait pas l'adoption de décisions de transfert, mais obligeait le pays qui envisageait une procédure de remise, lorsqu'elle porte sur une personne particulièrement vulnérable, et notamment s'agissant d'une famille avec de jeunes enfants, de s'assurer au préalable, avant toute exécution matérielle, auprès des autorités italiennes qu'à leur arrivée en Italie, les personnes concernées seront notamment accueillies dans des structures et dans des conditions adaptées à l'âge des enfants et que l'unité de la cellule familiale sera préservée. A la date de la décision attaquée, la capacité d'accueil des demandeurs d'asile par l'Etat italien, en particulier ceux pouvant être regardés comme vulnérables, était toujours localement défaillante, ce que ne conteste pas le préfet et ce qui est attesté, notamment, par le dernier rapport de l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) publié le 20 janvier 2020 relatif à la " situation en Italie des personnes requérantes d'asile et des bénéficiaires d'une protection, en particulier renvoyées dans le cadre de Dublin " et mis à jour le 10 juin 2021, publiquement disponible.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment du formulaire médical transmis par Mme B à la prefecture du Nord ainsi que du certificat médical commun communiqué par le préfet du Nord aux autorités italiennes le 22 mai 2023, que la requérante, aveugle d'un oeil, a été victime de violences physiques, sexuelles et psychologiques nécessitant un bilan gynécologique ainsi qu'un suivi psychologique. Dans ces conditions, elle doit être regardée comme une personne vulnérable au sens, notamment, des dispositions de l'article 21 de la directive précitée du 26 juin 2013. Si la France a transmis à l'Italie le certificat médical commun prévu par les dispositions de l'article 32 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 l'informant de l'état de santé de l'intéressée, cette démarche est insuffisante pour s'assurer que les autorités italiennes offriront à cette dernière une prise en charge adaptée à sa situation dès lors, d'une part, que l'Italie n'a pas explicitement accepté sa reprise en charge ni même confirmé par écrit sa responsabilité après l'envoi par la France, le 17 mai 2023, d'un constat d'accord implicite alors que cela lui était expressément demandé et, d'autre part, que la requérante soutient sans être contredite n'avoir bénéficié d'aucune prise en charge médicale en Italie. Dans ces circonstances, dès lors qu'aucune garantie individuelle des autorités italiennes concernant la prise en charge adaptée de la requérante n'a été obtenue avant l'édiction de l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a entaché son arrêté d'une erreur manifeste d'appréciation en ne mettant pas œuvre la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 23 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de la transférer aux autorités italiennes.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'annulation de l'arrêté attaqué implique qu'il soit enjoint au préfet d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en conséquence dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

9. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son avocat peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Tourbier, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me B de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 23 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de transférer Mme B aux autorités italiennes est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en conséquence dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement

Article 3 : Sous réserve que Me Tourbier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Tourbier, avocat de Mme B, une somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Nord et à Me Tourbier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023,

Le magistrat désigné,

signé

A. Lapaquette La greffière,

signé

S. Fortier

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2301872

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