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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2302026

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2302026

jeudi 6 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2302026
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 juin 2023, M. D A représenté par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 5 juin 2023, par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités italiennes en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de prendre en charge l'instruction de sa demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché du vice d'incompétence de son signataire ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un vice de procédure dès lors qu'il n'est pas établi que les autorités italiennes aient été saisies d'une demande de prise en charge ni qu'elles aient donné leur accord à une telle demande ;

- la décision de transfert a été prise sur une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas été mis en possession, dans une langue qu'il comprend, des documents d'information prévus par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et qu'il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel respectant les prescriptions de l'article 5 de ce règlement ;

- cet arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'est pas établi qu'il bénéficiera en Italie de conditions d'accueil au moins équivalentes à celles dont il dispose en France en qualité de demandeur d'asile, que son enfant mineur est également demandeur d'asile en France et que l'état de santé de sa concubine requiert sa présence à ses côtés, l'ensemble de ces considérations justifiant ainsi la mise en œuvre des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

La requête a été communiquée au préfet du Nord, qui n'a pas présenté d'observations.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil en date du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Binand, vice-président, pour statuer sur les décisions relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Binand, magistrat désigné,

- et les observations de Me Delort pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien né le 2 décembre 1997, a présenté le 29 mars 2023 une demande d'asile auprès des services de la préfecture de l'Oise. La consultation du système d'information Eurodac a fait apparaitre, à cette occasion, qu'il avait franchi irrégulièrement les frontières italiennes le 22 décembre 2022. Par cette requête M. A demande au tribunal d'annuler l'arrêté en date du 5 juin 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités de ce pays pour l'examen de sa demande d'asile.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut-être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ". Il y a lieu, par application de ces dispositions, d'admettre M. A à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

3. En deuxième lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 14 avril 2023, régulièrement publié, le même jour, au recueil des actes administratifs de la préfecture numéro 92, le préfet du Nord a donné délégation à Mme C B, adjointe à la cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, en particulier, la décision attaquée. Le moyen d'incompétence de Mme B pour signer la décision litigieuse manque donc en fait et doit être écarté.

4. En troisième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et qui permet d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. En l'espèce, il ressort des motifs exposés dans l'arrêté contesté que l'Italie est le premier Etat membre traversé par M. A et que les autorités de ce pays ont donné implicitement leur accord le 31 mai 2023 à sa prise en charge, qui leur avait été demandée par la France sur le fondement du 1 de l'article 13 du règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013. En énonçant ces considérations, le préfet du Nord, qui n'avait pas à décrire l'ensemble des éléments caractérisant la situation personnelle de M. A a mis ce dernier à même de comprendre les motifs de droit et de fait sur lesquels l'arrêté litigieux est fondé et donc de les discuter devant le juge de l'excès de pouvoir. Par suite le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En quatrième lieu, il ressort des pièces versées au dossier par le préfet du Nord, et dont la teneur n'est pas contredite en retour, que les autorités italiennes ont été saisies par la France, le 30 mars 2023, d'une demande de prise en charge de M. A qui a été acceptée implicitement par ces autorités le 31 mai suivant, en application du 7 de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, sur le fondement des dispositions de ce règlement rappelées au point précédent. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision de transfert de M. A serait issue d'une procédure irrégulière faute d'accord donné par les autorités italiennes à une demande de prise en charge de l'intéressé manque en fait et doit être écarté.

6. En cinquième lieu, le requérant soutient qu'il a été privé de son droit à être informé des conditions d'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en vertu duquel son transfert a été ordonné, dès lors qu'il n'a reçu aucune brochure d'information dans une langue qu'il comprend, ni n'a bénéficié d'un entretien individuel en méconnaissance des prescriptions respectivement de l'article 4 et de l'article 5 de ce règlement. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, produites en défense, que la brochure commune A et B visée au paragraphe 2 de l'article 4 de ce règlement a été portée à la connaissance du requérant le 29 mars 2023 en langue française, qu'il a expressément déclaré lire et comprendre, au cours d'un entretien individuel qui s'est déroulé également dans cette langue, comme cela ressort de son résumé, que l'intéressé a signé sans émettre aucune réserve. Ainsi M. A, qui ne soulève aucune contestation circonstanciée sur la complétude des informations ainsi délivrées ou sur leur compréhension effective, a été mis à même de porter utilement à la connaissance de l'administration l'ensemble des éléments tenant à sa situation personnelle susceptibles d'influer sur la détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé des garanties procédurales prévues à l'article 4 et à l'article 5 du règlement communautaire du 26 juin 2013.

7. En sixième lieu, en se bornant à soutenir qu'il n'est pas assuré de bénéficier en Italie de conditions d'accueil au moins équivalentes à celles dont il dispose en France en qualité de demandeur d'asile et qu'il dispose d'attaches familiales en France en la personne de sa concubine, qui, toutefois, fait également l'objet d'une décision de transfert dont le caractère exécutoire n'est pas contesté, et un enfant mineur, avec lequel il ne vit pas, M. A n'établit pas que le préfet du Nord, en refusant de faire application des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 pour permettre l'examen de sa demande d'asile par la France, a entaché la décision de transfert d'erreur manifeste d'appréciation. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, au préfet du Nord et à Me Tourbier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juillet 2023

Le magistrat désigné,

Signé

C. BINAND

La greffière,

Signé

Z. AGUENTIL La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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