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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2302672

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2302672

vendredi 11 août 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2302672
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantPORCHER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 juillet 2023 au tribunal administratif de Lille et transmise le 7 août 2023 au tribunal administratif d'Amiens, M. C B, représenté par Me Porcher, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 juillet 2023, par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé l'Albanie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de la mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'un vice de procédure, dès lors que les décisions ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

S'agissant de la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle porte atteinte au droit au respect de sa vie familiale ;

S'agissant de la décision de refus d'octroyer un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il ne présente pas de risque de fuite ;

S'agissant de la fixation du pays de destination :

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que sa durée est fixée à deux ans.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 août 2023, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle ne contient aucun moyen ni aucune conclusion ;

- elle est irrecevable, dès lors que les moyens sont insuffisamment précis ;

- les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Rondepierre, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 11 août 2023 à 11h.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rondepierre, magistrate désignée,

- les observations de Me Porcher, avocat commis d'office, assistant M. B, ainsi que celles du requérant, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, en soutenant en outre d'une part, que sa femme est enceinte et d'autre part, qu'il bénéficie d'une promesse d'embauche au sein d'une entreprise de bâtiments et travaux publics pour le mois de septembre 2023.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant albanais, né le 5 février 1992, déclare être entré en France le 29 juillet 2019. Par arrêté du 9 juillet 2023, dont il demande l'annulation, la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé l'Albanie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de la mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de séjour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence // l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut-être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, par application de ces dispositions, d'admettre M. B à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme A D qui a signé l'arrêté attaqué, avait reçu délégation pour ce faire au titre de la suppléance du corps préfectoral par un arrêté de la préfète de l'Oise du 6 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département du même jour. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, la décision obligeant M. B à quitter le territoire français vise les 1° et 4° de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise ses conditions d'entrée et de séjour sur le territoire français, les éléments de sa vie personnelle et familiale, ainsi que les décisions par lesquelles l'asile lui a été refusé. Par ailleurs, la décision refusant à M. B le bénéfice d'un délai de départ volontaire vise le 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise les éléments de sa situation personnelle et familiale que la préfète a pris en compte pour l'édicter, notamment le fait que l'intéressé s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement. En outre, en indiquant que M. B n'établit pas être exposé à des peines ou des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour en Albanie, la préfète a également suffisamment motivé sa décision fixant le pays de destination. Enfin, la décision interdisant à M. B de retourner sur le territoire français vise l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne la date d'entrée sur le territoire français du requérant, la nature de ses attaches en France, le fait qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement qu'il n'a pas exécutée et la circonstance que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En troisième lieu, M. B, qui, en tout état de cause, parle couramment le français, ne saurait utilement se prévaloir de ce que la notification de l'arrêté litigieux n'aurait pas été réalisée dans une langue qu'il comprend, cet élément étant seulement de nature à préserver les voies et délais de recours dont disposait l'intéressé à l'encontre de cet arrêté. Par suite, ce moyen, inopérant, doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

7. M. B déclare être entré en France le 29 janvier 2019, sans toutefois pouvoir l'établir et sa demande d'asile a été rejetée en dernier lieu par la cour nationale du droit d'asile le 11 mai 2021. Par ailleurs, s'il déclare exercer une activité professionnelle dans le secteur des bâtiments et travaux publics depuis plusieurs mois et bénéficier d'une promesse d'embauche à compter du mois de septembre 2023 dans ce secteur, il ne le justifie pas. Enfin, s'il est constant qu'il vit en France avec son épouse, également de nationalité albanaise, avec laquelle il a eu une fille, née le 16 décembre 2019 en France, et qu'il soutient, sans l'établir, que le couple attend un second enfant, il ressort des pièces du dossier que l'ensemble de la cellule familiale est en situation irrégulière sur le territoire français. Dans ces conditions, alors même qu'il n'est pas contesté qu'il a d'autres attaches familiales en France, auprès desquelles il ne démontre pas que sa présence serait indispensable, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts dans lesquels elle a été édictée et méconnaitrait les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

9. En premier lieu, M. B ne peut utilement soutenir que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, dès lors que la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire n'est pas fondée sur un tel élément.

10. En second lieu, il est constant que M. B n'a pas exécuté la mesure d'éloignement prononcée à son encontre le 25 avril 2022, et il ressort des pièces du dossier qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité. La préfète de l'Oise n'a donc pas commis d'erreur d'appréciation en estimant que M. B présentait un risque de soustraction à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet.

En ce qui concerne la légalité de la fixation du pays de destination :

11. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français mentionne le pays, fixé en application de l'article L. 721-3, à destination duquel l'étranger est renvoyé en cas d'exécution d'office ". L'article L.721-3 du même code dispose que " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français ". Enfin, selon l'article L.721-4 : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. Il ressort de l'arrêté litigieux que M. B doit être éloigné à destination de l'Albanie, dont il a la nationalité, et qu'il n'établit pas être exposé à des peines contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour sans son pays d'origine. S'il soutient que la fixation de ce pays comme destination de la mesure d'éloignement méconnait l'article 3 de la convention précitée, la production d'un jugement rendu le 18 novembre 2016 par le tribunal de la juridiction de Tirana, aux termes duquel M. B, qui, au demeurant, n'était pas une des parties, a fait l'objet de coups et de menaces armées, n'est pas suffisante à l'établir. Le moyen sera écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Selon l'article L.612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

14. Il ressort de ce qui a été exposé au point 7 du présent jugement que les liens de M. B avec la France ne sont pas particulièrement anciens ni intenses et s'il est constant que son épouse et leur fille résident en France, elles sont également en situation irrégulière et n'ont pas vocation à rester sur le territoire français. Par ailleurs, l'intéressé a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement à l'exécution de laquelle il s'est soustrait. Par suite, l'intéressé, qui ne fait pas sérieusement état de circonstances humanitaires susceptibles de justifier qu'il ne lui soit pas interdit de retourner sur le territoire français, n'est pas fondé à soutenir que la décision qu'il conteste méconnaitrait les dispositions citées au point précédent.

15. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées par la préfète de l'Oise et tirées de la méconnaissance de l'article R. 411-1 du code de justice administrative, que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté qu'il conteste. En conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la préfète de l'Oise et à Me Porcher.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 août 2023.

La magistrate désignée,

Signé

A. Rondepierre

Le greffier,

Signé

P. Vromaine

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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