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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303205

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303205

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303205
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCP CARON - DAQUO - AMOUEL - PEREIRA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 septembre 2023, M. F E, représenté par Me Pereira, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 septembre 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre aux autorités compétentes d'instruire sa demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son avocate,

Me Pereira, au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué émane d'une autorité incompétente dès lors qu'il n'est pas établi que sa signataire bénéficiait d'une délégation de signature régulière du préfet ;

- cet arrêté méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas établi qu'il ait été destinataire de l'information prévue par ces dispositions dans une langue qu'il comprend ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire usage du pouvoir discrétionnaire prévu à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- eu égard aux défaillances systémiques existant en Italie, il craint de ne pouvoir bénéficier des droits minimaux garantis aux demandeurs d'asile par l'Union européenne.

Le préfet du Nord a produit des pièces enregistrées le 25 septembre 2023.

M. E a demandé l'aide juridictionnelle le 18 septembre 2023.

Par courrier, enregistré le 2 octobre 2023, M. E a demandé la désignation d'un interprète en langue soussou.

M. B A a été désigné en qualité d'interprète en langue soussou.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Lapaquette, premier conseiller, pour statuer notamment en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert, assorties ou non d'une décision de placement en rétention ou d'assignation à résidence.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 octobre 2023 :

- le rapport de M. Lapaquette ;

- et les observations de Me Pereira, en présence de M. E, assisté par M. A, interprète en langue soussou, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens en précisant qu'il renonce au moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. M. E soutient également qu'il souffre d'une grave pathologie pour laquelle il bénéficie d'une prise en charge médicale en France, laquelle ne pourrait pas, compte tenu des défaillances systémiques en Italie, être assurée dans ce pays. Il soutient en outre qu'il n'a pu remettre le formulaire renseigné par un médecin dès lors qu'il ne pouvait pas prétendre à l'aide médicale d'Etat, celle-ci n'étant accordée que si le séjour en France est d'une durée minimale de 3 mois.

L'instruction a été close après que Me Pereira ait présenté ses observations orales.

Considérant ce qui suit :

1. M. E est un ressortissant guinéen, né le 14 septembre 2004. Il a présenté une demande d'asile le 3 juillet 2023. Par arrêté du 13 septembre 2023 dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet du Nord a décidé de son transfert aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () ".

3. Il résulte de l'instruction que M. E a sollicité l'aide juridictionnelle. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative :

4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 27 juin 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'État dans le département n° 158 du même jour, le préfet du Nord a donné délégation à Mme H D, adjointe à la cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, notamment, les décisions de transfert en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C G, cheffe du bureau de l'asile. Il ne ressort pas des pièces du dossier et n'est pas établi que Mme C G n'était pas absente ou empêchée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable. () ". Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. Par ailleurs, la faculté laissée à chaque Etat membre, par ces dispositions, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

6. D'une part, l'Italie, État membre de l'Union européenne, est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de ces trois conventions internationales. Cependant, cette présomption peut être renversée s'il y a des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain et dégradant. Il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises, sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités de ce pays répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

7. M. E, qui soutient, sans fournir davantage de précisions ni éléments de justification, qu'il existe une forte présomption que l'Italie ne garantisse pas les conditions d'accueil et d'accès à la procédure d'asile conformément aux textes de l'Union européenne, n'établit pas que les autorités italiennes ne sont pas en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile ou de supposer que, compte tenu de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Italie, le requérant courrait dans cet État membre de l'Union européenne un risque réel d'être soumise à des traitements inhumains ou dégradants, au sens des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ou d'être éloigné à destination d'un pays dans lequel il serait exposé à de tels traitements. M. E n'est, par suite, pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué aurait été pris en méconnaissance de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

8. D'autre part, si M. E soutient souffrir d'une grave pathologie prise en charge par le corps médical en France, il ne fait état d'aucun élément circonstancié démontrant que ses problèmes de santé feraient obstacle à son transfert vers l'Italie ni qu'il ne pourrait pas y bénéficier d'une prise en charge médicale adaptée alors qu'au demeurant, il n'a pas retourné le formulaire relatif à son état de santé qui lui a été remis par les autorités françaises. Par ailleurs, en se bornant à soutenir, sans au demeurant fournir davantage de précisions ni éléments de justification, qu'il est arrivé en France à l'issue d'un long périple de 3 ans à travers plusieurs pays, qu'il a fait la connaissance en France de plusieurs personnes l'ayant accompagné dans ses démarches, qu'il a entamé un parcours d'insertion en exerçant des activités de bénévolat et qu'il parle couramment la langue française, M. E ne démontre pas que le préfet du Nord aurait entaché l'arrêté attaqué d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire usage du pouvoir discrétionnaire prévu à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

9. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. E doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. E est rejetée.

Article 3: Le présent jugement sera notifié à M. F E, au préfet du Nord et à Me Pereira.

Copie en sera adressée pour information au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

A. Lapaquette La greffière,

signé

M-A. Boignard

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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