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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303383

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303383

jeudi 2 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303383
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSCP DES RIVIERES DUFOUR LORENTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 octobre 2023, un mémoire complémentaire enregistré le 19 octobre 2023, et des pièces complémentaires enregistrées le 24 octobre 2023, la SCI Huma, représentée par Me Lorente, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 2 août 2023 par lequel le préfet de l'Aisne a appliqué à son encontre une astreinte de 100 euros par jours de retard, jusqu'au constat de la conformité du relogement des occupants de l'immeuble sis 24 rue Fernand Christ à Laon, prévu par l'arrêté préfectoral du 18 avril 2023 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision attaquée lui impose de reloger les occupants alors que plusieurs locataires ne souhaitent pas partir, qu'elle n'est pas en mesure de les reloger dans le délai d'un mois accordé par l'arrêté du 18 avril 2023, que le logement n'est pas insalubre et que le relogement des occupants dépend également d'autres intervenants qu'elle ; que la sanction financière est lourde ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- elle est entachée d'un vice de procédure, le rapport d'inspection ayant été signé par le responsable de service de santé environnementale dans l'Aisne et non par le directeur général de l'agence régionale de santé en violation de l'article L. 511-8 du code de la construction et de l'habitation ;

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît l'article 22 du règlement sanitaire départemental ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'erreur d'appréciation dès lors que les logements ne sont pas insalubres et respectent les dispositions du code de la santé publique, du règlement sanitaire départemental et du décret du 30 janvier 2002 et que les désordres relevés dans l'arrêté du 18 avril 2023 ne sont pas établis ;

- la SCI Huma a effectué des démarches afin de reloger les occupants ;

- le constat réalisé par un commissaire de justice, qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, contredit le rapport de l'ARS ;

- le logement n°4 n'a pas été reloué contrairement à ce qu'indique la préfecture en défense.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 octobre 2023, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le n°2303433 par laquelle la SCI Huma demande l'annulation de la décision attaquée.

.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Au cours des audiences publiques des 20 et du 31 octobre 2023, ont été entendus :

- le rapport de Mme Galle, vice-présidente,

- les observations de Me Lorente, représentant la SCI Huma, qui conclut aux mêmes fins que sa requête et soutient en outre que l'astreinte est illégale dès lors qu'il ne peut être reproché à la SCI Huma de ne pas avoir relogé les occupants alors qu'elle a fait plusieurs propositions de relogement à chacun des trois occupants restant encore à reloger, que ceux-ci ont refusé ces propositions, deux d'entre eux ayant refusé de quitter leur logement ; que pour l'un d'entre eux, ce refus était motivé par la localisation des logements proposés, et pour les autres, les occupants n'ont pas fait connaitre les motifs de refus ; qu'aucun logement n'a été redonné en location après l'arrêté de traitement de l'insalubrité du 18 avril 2023 ; que l'agence immobilière mandatée par la SCI Huma a multiplié les démarches notamment en direction des bailleurs sociaux afin de trouver des propositions de logement à soumettre aux locataires.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Huma est propriétaire d'un immeuble sis 24 rue Fernand Christ à Laon, composé de cinq logements aménagés dans un ancien local commercial. Par un arrêté du 18 avril 2023, le préfet de l'Aisne a déclaré cet immeuble insalubre au motif qu'il était impropre à l'habitation, a enjoint à la SCI Huma de faire cesser la mise à disposition aux fins d'habitation de cet immeuble dans un délai d'un mois, et d'assurer le relogement des occupants dans le même délai. Par un second arrêté du 2 août 2023 le préfet de l'Aisne a appliqué à son encontre une astreinte administrative de 100 euros par jour de retard en matière de lutte contre l'habitat indigne, jusqu'au constat de la conformité du relogement des occupants prévu par l'arrêté du 18 avril 2023. Par la présente requête, la SCI Huma demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 2 août 2023.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

Sur la condition d'urgence :

3. Il résulte de l'instruction que malgré plusieurs propositions de relogement effectuées au nom de la SCI Huma par l'agence immobilière chargée de la gestion locative de l'immeuble, celles-ci ont toutes été refusées par les trois locataires qui se trouvaient encore dans les lieux à la date de l'arrêté attaqué et à la date de la présente ordonnance, deux de ces locataires ayant d'ailleurs indiqué par écrit en mai 2023 leur refus d'être relogé au motif que leur logement actuel leur convenait. Il n'est pas contesté que les propositions de relogement faites par la SCI Huma à ces trois locataires correspondaient à leurs besoins et à leurs possibilités. Ainsi, la requérante se trouve dans l'impossibilité de réaliser l'injonction préfectorale de mettre fin à la mise à disposition aux fins d'habitation de l'immeuble en cause en raison de l'attitude de ces locataires. Dans ces conditions, si l'astreinte vise à contraindre la SCI Huma de se conformer aux prescriptions de l'arrêté du 18 avril 2023, elle ne produit, en l'espèce, aucun effet qui serait susceptible de justifier le maintien, pour un motif d'intérêt général, de l'exécution de l'arrêté contesté du 2 août 2023 dès lors que l'inexécution par la SCI Huma de ses obligations est due à des circonstances qui ne sont pas de son fait. Or, l'exécution de l'astreinte mise à leur charge par l'arrêté en litige, qui s'élève à 100 euros par jour jusqu'à complète exécution de l'article 1er de l'arrêté du 18 avril 2023, préjudicie gravement et immédiatement à la situation financière de cette société. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 doit être regardée comme satisfaite.

Sur la condition relative au doute sérieux :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 1331-23 du code de la santé publique : " Ne peuvent être mis à disposition aux fins d'habitation, à titre gratuit ou onéreux, les locaux insalubres dont la définition est précisée conformément aux dispositions de l'article L. 1331-22, que constituent les caves, sous-sols, combles, pièces dont la hauteur sous plafond est insuffisante, pièces de vie dépourvues d'ouverture sur l'extérieur ou dépourvues d'éclairement naturel suffisant ou de configuration exiguë, et autres locaux par nature impropres à l'habitation, ni des locaux utilisés dans des conditions qui conduisent manifestement à leur sur-occupation. "

5. D'autre part, aux termes de l'article L 511-11 du code de la construction et de l'habitation : " L'autorité compétente prescrit, par l'adoption d'un arrêté de mise en sécurité ou de traitement de l'insalubrité, la réalisation, dans le délai qu'elle fixe, de celles des mesures suivantes nécessitées par les circonstances : () 3° La cessation de la mise à disposition du local ou de l'installation à des fins d'habitation ; () ". Aux termes de l'article L. 511-15 du même code : " I.-Lorsque les mesures et travaux prescrits par l'arrêté de mise en sécurité ou de traitement de l'insalubrité n'ont pas été exécutés dans le délai fixé (), la personne tenue de les réaliser est redevable d'une astreinte dont le montant, sous le plafond de 1 000 € par jour de retard, est fixé par arrêté de l'autorité compétente en tenant compte de l'ampleur des mesures et travaux prescrits et des conséquences de la non-exécution. () II.-L'astreinte court à compter de la date de notification de l'arrêté la prononçant et jusqu'à la complète exécution des mesures et travaux prescrits.(). "

6. Enfin, aux termes de l'article L. 521-3-1 du code de la construction et de l'habitation : " () II.-Lorsqu'un immeuble fait l'objet d'une interdiction définitive d'habiter ou lorsqu'est prescrite la cessation de la mise à disposition à des fins d'habitation des locaux mentionnés à l'article L. 1331-23 du code de la santé publique, () le propriétaire () est tenu d'assurer le relogement des occupants. Cette obligation est satisfaite par la présentation à l'occupant de l'offre d'un logement correspondant à ses besoins et à ses possibilités. Le propriétaire ou l'exploitant est tenu de verser à l'occupant évincé une indemnité () destinée à couvrir ses frais de réinstallation. / En cas de défaillance du propriétaire ou de l'exploitant, le relogement des occupants est assuré dans les conditions prévues à l'article L. 521-3-2 (). "

7. Il résulte de l'instruction qu'à date de l'arrêté attaqué et à la date de la présente ordonnance, trois logements sur les cinq que comporte l'immeuble étaient encore occupés. La SCI Huma produit pour chacun des trois locataires restés dans l'immeuble plusieurs propositions précises de relogement transmises entre les mois de mai et septembre 2023, à raison de 8 propositions pour M. B, de 6 propositions pour M. A, et de 5 propositions pour M. C. Plusieurs de ces propositions concernaient des logements au loyer d'un montant inférieur ou égal au loyer actuel de chacun des locataires. Deux de ces locataires ont d'ailleurs indiqué par écrit le 10 mai et le 20 mai 2023 à l'agence immobilière chargée de la gestion locative du bien qu'ils refusaient de quitter les lieux au motif que leur logement leur convenait. Si le préfet de l'Aisne conteste les efforts de relogement effectués par la SCI Huma, il n'est ni allégué ni établi que les propositions produites par la SCI Huma ne correspondaient pas, au moins pour l'une d'entre elles, aux besoins et aux possibilités de ces locataires. Si le préfet fait en outre valoir dans son mémoire en défense que lors de la visite de contrôle du 27 juin 2023, un représentant de l'agence immobilière chargée de la gestion de l'immeuble a indiqué que le logement n°4 venait d'être " remis en location " après avoir été libéré par son occupant, la SCI Huma conteste cette allégation, qui n'est corroborée ni par les mentions du rapport de visite de l'ARS du 27 juin 2023 ni par la seule déclaration, dépourvue de précision, d'un locataire, relatée par un rapport de visite de l'ARS daté du 13 septembre 2023. Il résulte d'ailleurs de l'instruction, notamment du bail produit par la requérante, que le logement n°4 mentionné par le préfet est celui occupé par M. A, dont il est constant qu'il n'a jamais quitté l'immeuble, et que l'agence immobilière chargée de la gestion de l'immeuble, atteste en outre que le logement n°3 occupé par un couple jusqu'au 2 juillet 2023 n'a pas été reloué après le relogement des occupants pris en charge par cette agence. Par suite, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué portant application d'une astreinte journalière de 100 euros par jour jusqu'au relogement effectif des occupants, au motif de l'inexécution par le propriétaire de son obligation de relogement, est entachée d'une erreur d'appréciation, est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.

8. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la SCI Huma est fondée à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du 2 août 2023 portant application d'une astreinte administrative à l'encontre de la SCI Huma.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1000 euros sur le fondement de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 2 août 2023 portant astreinte administrative à l'encontre de la SCI Huma est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête en annulation.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1000 euros à la SCI Huma sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la SCI Huma et au ministre de la santé et de la prévention.

Copie en sera adressée au préfet de l'Aisne.

Fait à Amiens, le 2 novembre 2023.

La juge des référés,

Signé :

C. Galle

La République mande et ordonne au préfet de l'Aisne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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