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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303435

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303435

vendredi 13 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303435
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéférés Liberté
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 octobre 2023, Mme B A, représentée par Me Tourbier, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Somme de lui proposer un hébergement d'urgence pour elle et son enfant à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'elle vit dans la rue avec un enfant de trois ans, qu'elle a des problèmes de santé, et qu'elle ne dispose d'aucune solution d'hébergement ;

- elle est fondée à bénéficier d'un hébergement d'urgence en application des dispositions de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles eu égard à sa situation d'extrême précarité ;

- c'est à tort que la décision de la commission de médiation DALO a estimé que sa demande tendant à être reconnue prioritaire au titre du droit à l'hébergement opposable a été rejetée, dès lors qu'elle n'a pas reçu de proposition d'hébergement en dispositif d'aide à la préparation au retour et qu'en tout état de cause un hébergement en DPAR n'est pas adapté à sa situation dès lors qu'elle ne se trouve pas en situation irrégulière en France et ne peut pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement, son enfant étant de nationalité française ;

- le dispositif d'hébergement DPAR est saturé, et ne dispose pas de places suffisantes.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2023, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- Mme A a fait l'objet d'une décision d'obligation de quitter le territoire français en date du 22 juin 2021, confirmée par le tribunal administratif d'Amiens le 7 février 2022 ; que si elle allègue que son enfant né le 31 mars 2020 est français, il existe de sérieux doutes sur le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité, lesquels ont conduit le préfet à signaler la fraude au titre de l'article 40 du code de procédure pénale ; qu'un arrêté portant refus de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français assorti d'une obligation de quitter le territoire français sous 30 jours a été édicté à l'encontre de Mme A le 11 septembre 2023 et est réputé avoir été notifié le 20 septembre 2023, date de première présentation du pli, qui n'a pas été retiré ;

- la situation de détresse médicale de l'enfant de la requérante n'est pas établie dès lors que le rendez-vous du 27 octobre 2023 pour l'enfant consiste seulement en un rendez-vous de contrôle à la suite d'une intervention chirurgicale bénigne ; aucune urgence médicale n'est avérée pour la mère dès lors qu'elle se prévaut uniquement d'un rendez-vous de consultation en gynécologie ;

- Mme A a été hébergée dans un hôtel jusqu'au 16 août 2023 mais n'a pas mis à profit ces conditions de maintien temporaire pour préparer son départ du territoire et n'a sollicité le 115 qu'une seule fois le 23 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Galle pour exercer les fonctions de juge des référés statuant en urgence au titre des articles L. 521-1 à L. 521-4 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Galle, juge des référés,

- les observations de Me Niquet, substituant Me Tourbier, représentant Mme A, qui maintient ses précédentes conclusions et précise notamment que l'urgence est caractérisée par le fait que l'intervention chirurgicale subie par le fils de la requérante était motivée par la multiplication d'infections urinaires chez cet enfant, et que l'absence de conditions d'hygiène minimales, alors que la famille est sans domicile fixe, met en danger sa santé ;

- et les explications de Mme A, qui indique être hébergée avec son fils âgé de 3 ans depuis le 16 août 2023 soit dans une église avec l'autorisation d'un pasteur, soit chez une connaissance qui l'héberge au sein de son ancien foyer d'hébergement ; elle soutient avoir sollicité à de nombreuses reprises le 115 depuis sa sortie de l'hébergement d'urgence en août 2023, et admet avoir refusé une place dans un centre d'hébergement relevant du dispositif de préparation et d'aide au retour (DPAR) au motif qu'elle ne souhaite pas quitter la France et ne peut accepter de souscrire à un dispositif d'aide au retour ; elle précise qu'elle a retiré à la préfecture une copie de l'arrêté préfectoral portant obligation de quitter le territoire français en date du 11 octobre 2023 qui lui a été notifié par voie postale.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () "

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

4. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". L'article L. 345-2-2 du même code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de son article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ".

5. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette tâche peut faire apparaître, pour l'application de l'article

L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée.

6. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions de l'article L. 743-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence. Dès lors, s'agissant des ressortissants étrangers placés dans cette situation particulière, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles.

7. D'une part, il résulte de l'instruction que Mme A, ressortissante angolaise, a fait l'objet d'une décision d'obligation de quitter le territoire français en date du 22 juin 2021, devenue définitive. Elle a sollicité en avril 2023 la régularisation de sa situation en qualité de parent d'enfant français et a été munie d'un récépissé de demande de titre de séjour durant l'instruction de sa demande. Le préfet de la Somme fait valoir qu'un arrêté portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours a été édicté à son encontre le 11 septembre 2023, et que cet arrêté doit être réputé notifié à l'intéressée le 20 septembre 2023, date de première présentation du pli, qui est revenu non réclamé. Mme A admet à l'audience avoir retiré à la préfecture une copie de cet arrêté postérieurement à sa notification par voie postale. Toutefois, en application des principes rappelés au point 6, ce n'est qu'à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre du délai départ volontaire que l'intéressée doit justifier de circonstances exceptionnelles aux fins d'établir l'existence d'un carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale en l'absence de proposition d'hébergement. En l'espèce, ce délai de départ volontaire de trente jours n'est pas expiré à la date de la présente ordonnance.

8. D'autre part, il résulte également de l'instruction que Mme A a été hébergée avec son enfant né le 31 mars 2020 par le département de la Somme au sein de l'association Agena sur le fondement des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, et que cet hébergement a pris fin aux trois ans de l'enfant. Elle a été hébergée du 2 mai 2023 au 16 août 2023 au sein d'un hôtel géré par le 115. Ne disposant pas d'autre hébergement, elle a sollicité le 11 septembre 2023 la commission de médiation DALO de la Somme, en vue de bénéficier du droit à l'hébergement opposable prévu au III de l'article L. 441-2-3 du code de l'action sociale et des familles. Par une décision du 21 septembre 2023, la commission a rejeté sa demande comme irrecevable au motif qu'elle a refusé une orientation faite par le SIAO vers un hébergement au sein d'un " dispositif de préparation et d'aide au retour ". Si le préfet fait valoir en défense, sans produire de pièce en ce sens, que la requérante n'a sollicité qu'une seule fois le 115 le 23 septembre 2023, il résulte de l'instruction que l'intéressée, qui soutient à l'audience avoir au contraire renouvelé ses appels au 115 par l'intermédiaire d'un intervenant social, a en tout état de cause formé une demande au titre du droit à l'hébergement opposable en date du 11 septembre 2023 dans laquelle elle précisait être sortie de l'hébergement d'urgence depuis le mois d'août 2023 et être sans domicile fixe depuis cette date et dormir dans des églises ou à la rue avec un enfant. L'intéressée a précisé à l'audience être actuellement hébergée, la nuit uniquement, soit dans une église ouverte par un pasteur, soit au sein de son ancien foyer d'hébergement chez une amie qui n'est pas autorisée à l'y accueillir. Enfin, la requérante fait valoir que les conditions d'hygiène dans lesquelles vit son enfant âgé de 3 ans et demi, mettent en danger sa santé dès lors qu'il est sujet à de fréquentes infections urinaires ayant nécessité une intervention chirurgicale récente.

9. Compte tenu de ces circonstances et du jeune âge de son enfant, Mme A doit être regardée comme justifiant d'une situation de précarité particulière. Dans ces conditions, l'absence d'hébergement d'urgence constitue une carence caractérisée dans l'accomplissement de la mission confiée à l'État qui peut entraîner des conséquences graves pour un enfant en bas âge. Dans les circonstances de l'espèce, cette situation fait ainsi apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, qu'il y a urgence à faire cesser, à très bref délai, alors même que, comme l'admet la requérante à l'audience, elle a refusé, au plus tard le 21 septembre 2023 - soit à une date à laquelle elle n'avait pas connaissance de la décision d'obligation de quitter le territoire français du 11 septembre 2023 la concernant, qui n'a été présentée par les services postaux, selon les termes du mémoire du préfet, que le 20 septembre 2023 - un dispositif d'aide au retour qui aurait permis son accueil dans un centre d'hébergement de préparation et d'aide au retour (DPAR). Le préfet de la Somme ne fait par ailleurs valoir aucune situation actuelle de saturation du dispositif d'hébergement d'urgence dans le département, et n'établit pas, ni même n'allègue une impossibilité de prendre en charge une famille composée d'un adulte et d'un enfant.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Somme d'orienter Mme A vers un lieu susceptible de l'héberger, avec son enfant, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

11. Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Somme de proposer à Mme A un lieu d'hébergement susceptible de l'accueillir avec son enfant, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A,

à Me Tourbier, et au préfet de la Somme.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Amiens le 13 octobre 2023.

Le juge des référés,

Signé

C. Galle

La greffière,

Signé

A. RibièreLa République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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