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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303477

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303477

mardi 17 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303477
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET AVOCAT TUDOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 octobre 2023, M. A C, représenté par Me Ilie, avocate commise d'office, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2023 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé la Turquie comme pays à destination duquel il doit être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2023 par lequel la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence à son domicile à Beauvais pour une durée de quarante-cinq jours et l'a obligé à se présenter trois fois par semaine les lundi, mardi et vendredi matin au commissariat de police de Beauvais ;

3°) à ce qu'il soit enjoint à la préfète de l'Oise de l'admettre au séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation ;

4°) à ce que soit mis à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les arrêtés attaqués :

- ont été signés par une autorité incompétente ;

- ne sont pas motivés ;

- sont entachés d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaissent les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sont entachés d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaissent les 7° et 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les articles L. 313-10 et L. 313-14 du même code ;

- méconnaissent l'arrêté ministériel du 18 janvier 2008 et la circulaire de 2012.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 octobre 2023, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Wavelet pour statuer sur les requêtes relevant des procédures mentionnées aux articles L. 352-4, L. 352-5, L. 352-6, L. 352-8, L. 352-9, L. 614-1 et suivants, L. 732-8, L. 743-20, L. 754-4, L. 754-5, L. 753-7 et suivants, L. 572-4, L. 572-5, L. 572-6, L. 752-5, L. 752-6, L. 752-11 et L. 752-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Wavelet, magistrat désigné,

- et les observations de Me Ilie, représentant M. C, en présence de M. D, interprète, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant turc né le 17 juillet 1984, est entré sur le territoire français en août 2021 selon ses déclarations. Le 11 octobre 2023, il a été interpellé puis placé en garde à vue pour des faits de conduite sans permis de conduire. Par la présente requête, M. C demande l'annulation, d'une part, de l'arrêté du 11 octobre 2023 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé la Turquie comme pays à destination duquel il doit être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, d'autre part, de l'arrêté du même jour par lequel la préfète de ce même département l'a assigné à résidence à son domicile à Beauvais pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. C a présenté une demande d'aide juridictionnelle par la présente requête. Il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

4. En premier lieu, par un arrêté du 14 septembre 2023, régulièrement publié le même jour au numéro spécial du recueil des actes administratifs de la préfecture, la préfète de l'Oise a donné délégation à M. E B, sous-préfet de Beauvais, secrétaire général de la préfecture de l'Oise, à l'effet de signer notamment les décisions et les actes de procédure prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ". Aux termes de l'article L. 613-2 de ce code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ". Aux termes de l'article L.732-1 du même code : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

6. En l'espèce, les arrêtés en litige visent et mentionnent les textes dont ils font application, notamment le 1° de l'article L. 611-1, le 3° de l'article L. 612-2 et les articles

L. 721-4 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'agissant de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français, et l'article L. 731-1 du code précité s'agissant de l'assignation à résidence. Par ailleurs la préfète de l'Oise, qui n'est pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'étranger faisant l'objet notamment d'une obligation de quitter le territoire français, précise notamment que l'intéressé ne peut justifier des conditions de son entrée régulière alléguée en France, qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, qu'il déclare être entré en France en août 2020, être marié avec deux enfants à charge et que sa femme et ses enfants sont en Turquie, qu'il ne justifie ni d'attaches familiales ni d'une intégration ancienne, intense et stable en France, que sa demande d'asile a été définitivement rejetée, que l'effectivité et la stabilité de son logement ne sont pas avérés, qu'il s'est précédemment soustrait à une obligation de quitter le territoire français, que le risque de soustraction à la mesure d'éloignement peut être regardé comme établi ou encore qu'il ne justifie pas de motifs sérieux de croire que sa vie ou sa liberté serait menacée dans son pays ou qu'il y serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, s'agissant de l'assignation à résidence, la préfète de l'Oise indique notamment que sa reconduite à la frontière ne peut intervenir immédiatement pour des raisons matérielles mais que son départ demeure toutefois une perspective raisonnable. Par suite, les arrêtés attaqués comportent l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, de sorte que le moyen tiré de l'insuffisante motivation invoqué à l'encontre de l'ensemble des décisions attaquées doit être écarté comme manquant en fait.

7. En troisième lieu, contrairement à ce que soutient M. C, il ne ressort ni des termes des arrêtés attaqués, ni des autres pièces du dossier que la préfète de l'Oise n'aurait pas procédé à un examen particulier et complet de sa situation personnelle et familiale avant de prendre les décisions attaquées.

En ce qui concerne l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour :

8. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. C se borne à soutenir qu'il est entré en France le 17 août 2021, qu'il justifie de nombreuses attaches familiales sur le territoire français et ne peut reconstituer sa cellule familiale en Turquie compte tenu des risques qu'il y encourt, qu'il n'a jamais troublé l'ordre public et qu'il tente de s'intégrer en France. Outre que l'entrée en France de l'intéressé est récente, à l'âge de 37 ans, il ne conteste pas que son épouse et ses deux enfants à charge résident toujours en Turquie, et n'établit pas par ailleurs ses allégations selon lesquelles il dispose d'attaches familiales sur le territoire français. Par ailleurs, M. C n'établit pas la réalité et l'ancienneté de son insertion professionnelle en France. Enfin, la circonstance que le requérant aurait présenté le 10 juillet 2023 une seconde demande de réexamen de sa demande d'asile, à la suite du rejet par la Cour nationale du droit d'asile, les 10 juin 2022 et 20 janvier 2023, respectivement de sa demande d'admission au séjour en qualité de demandeur d'asile et d'une première demande de réexamen de sa demande, n'est pas par elle-même de nature à faire obstacle à l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, eu égard notamment à la durée de sa présence en France et à sa situation personnelle et familiale, la préfète de l'Oise n'a pas porté au doit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la mesure d'éloignement a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté. Pour les mêmes motifs, la préfète de l'Oise n'a pas davantage commis d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de son arrêté sur la situation personnelle et familiale de l'intéressé.

10. En deuxième lieu, M. C ne peut en tout état de cause utilement invoquer les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions des anciens articles L. 313-11, L. 313-10 et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatives au droit au séjour, dès lors qu'aucune décision portant refus de séjour n'a été prise en l'espèce. Les moyens doivent par suite être écartés comme inopérants.

11. En troisième lieu, outre qu'ils ne sont pas assortis de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé, les moyens tirés de la méconnaissance de l'arrêté ministériel du 18 janvier 2008 et de la circulaire du 28 novembre 2012 ne peuvent davantage être utilement invoqués en l'espèce en l'absence de décision portant refus de séjour, de sorte qu'ils doivent être écartés.

12. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

13. M. C se borne à soutenir qu'il risque des persécutions en cas de retour dans son pays d'origine, la Turquie, à raison de son origine kurde. Toutefois, il ne produit aucune pièce pour établir la réalité de ces allégations et ne justifie pas d'un risque personnel au sens des stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il ne ressort ainsi pas des pièces du dossier qu'il serait personnellement exposé, en cas de retour en Turquie, à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

14. Pour contester l'arrêté attaqué, M. C se borne à soutenir, sans l'établir, qu'en cas de retour dans son pays d'origine il risque de graves persécutions. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 9 et 13, M. C n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté portant assignation à résidence méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'il serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

15. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des arrêtés attaqués doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Ilie et à la préfète de l'Oise.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

F. WAVELET

La greffière,

Signé

A. RIBIERE

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies d'exécution de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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