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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303874

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303874

mardi 5 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303874
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantPORCHER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement le 15 novembre 2023 et le 29 novembre 2023, Mme F G, représentée par Me Porcher, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de la transférer aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile dans un délai d'un mois à compter du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Porcher en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice d'incompétence de sa signataire ;

- cet arrêté a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013.

Le préfet du Nord a produit des pièces enregistrées le 16 novembre 2023.

Mme G a présenté une demande d'aide juridictionnelle le 14 novembre 2023.

Par un courrier, enregistré le 23 novembre 2023, Mme G a demandé la désignation d'un interprète en langue bambara.

Mme C B a été désignée en qualité d'interprète en langue bambara.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Lapaquette, premier conseiller, pour statuer notamment en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert, assorties ou non d'une décision de placement en rétention ou d'assignation à résidence.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 novembre 2023 :

- le rapport de M. Lapaquette ;

- et, en présence de Mme C B, interprète, les observations de Me Porcher, représentant Mme G, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens.

L'instruction a été close après que Me Porcher ait présenté ses observations orales.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G est un ressortissante ivoirienne, née le 25 novembre 1999. Elle a présenté une demande d'asile le 31 juillet 2023. Par arrêté du 13 novembre 2023 dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet du Nord a décidé de son transfert aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () ".

3. Il résulte de l'instruction que Mme G a sollicité l'aide juridictionnelle. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de Mme G au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction et celles présentées au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative :

4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 31 août 2023, publié le même jour au recueil n° 228 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme H E, attachée d'administration d'Etat, adjointe à la cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, notamment, les décisions de transfert prises en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Il résulte des dispositions précitées du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

6. Par ailleurs, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 16 février 2017, affaire n° C-578/16 PPU, " L'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être interprété en ce sens que, même en l'absence de raisons sérieuses de croire à l'existence de défaillance systémiques dans l'État membre responsable de l'examen de la demande d'asile, le transfert d'un demandeur d'asile dans le cadre du règlement n° 604/2013 ne peut être opéré que dans des conditions excluant que ce transfert entraîne un risque réel et avéré que l'intéressé subisse des traitements inhumains ou dégradants, au sens de cet article ". Dans une affaire n° 29217/12 du 4 novembre 2014, Tarakhel c/ Suisse, la Cour européenne des droits de l'homme a relevé que les capacités d'accueil de l'Italie étaient alors localement défaillantes, sans qu'il s'agisse pour autant d'une défaillance systémique. La Cour a considéré que cette situation n'empêchait pas l'adoption de décisions de transfert, mais obligeait le pays qui envisageait une procédure de remise, lorsqu'elle porte sur une personne particulièrement vulnérable, de s'assurer au préalable, avant toute exécution matérielle, auprès des autorités italiennes qu'à leur arrivée en Italie, les personnes concernées seront notamment accueillies dans des structures et dans des conditions adaptées à leur situation de particulière vulnérabilité.

7. Si l'Italie est un Etat membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités de ce pays répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

8. Mme G soutient qu'elle serait exposée à un état d'isolement et d'abandon ainsi qu'à des discriminations en cas de retour en Italie. L'intéressée n'établit toutefois pas, par ces seules allégations, et la production d'un article d'Amnesty international de février 2022, l'existence de défaillances systémiques dans la prise en charge des demandeurs d'asile en Italie. Il ressort en outre, des pièces du dossier, notamment du résumé, signé par Mme G, de l'entretien individuel du 31 juillet 2023 mené par un agent qualifié de la préfecture de l'Oise, que l'intéressée, entrée en France le 11 juillet 2023, est en concubinage avec un compatriote, M. D A, faisant lui-même l'objet d'une décision du même jour de transfert vers l'Italie, que le couple n'a pas d'enfants et que Mme G ne fait valoir aucune circonstance permettant de la regarder comme étant particulièrement vulnérable. Par suite, et alors même que ce n'est qu'implicitement que les autorités italiennes ont donné leur accord pour la prise en charge de Mme G, le préfet n'a pas entaché la décision de transfert de l'intéressée vers l'Italie d'erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage du pouvoir discrétionnaire qu'il tient de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de Mme G doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Mme G est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de Mme G est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F G, au préfet du Nord et à Me Porcher.

Copie en sera adressée pour information au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

A. Lapaquette La greffière,

signé

M-A. Boignard

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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