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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303901

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303901

mardi 21 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303901
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCP CARON - DAQUO - AMOUEL - PEREIRA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 novembre 2023, Mme A B, représentée par Me Pereira, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel la préfète de l'Oise l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros à verser à son avocate en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour sur le territoire français sont entachées de multiples erreurs de fait révélant un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté portant assignation à résidence est dépourvu de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la préfète l'a assignée à résidence sur le territoire de la commune de Creil alors que cette commune " n'est pas une résidence ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2023, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a demandé le bénéfice de l'aide juridictionnelle le 17 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Beaucourt, conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beaucourt, magistrate désignée,

- les observations de Me Pereira, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que sa requête et précise en outre que son époux, dont la demande de titre de séjour est actuellement en cours d'instruction, est atteint, comme sa fille aînée, de spondylarthrite ankylosante.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante arménienne né le 14 juin 1976, déclare être entrée en France en 2019, démuni de tout visa régulièrement délivré. Par deux arrêtés du 15 novembre 2023, dont elle demande l'annulation, la préfète de l'Oise, d'une part, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français et d'autre part, l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

5. Si Mme B, qui se prévaut de l'ancienneté de sa présence en France, soit depuis plus de quatre ans avec l'ensemble des membres de sa famille ainsi que de son insertion par le travail, il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressée, non seulement entrée irrégulièrement sur le territoire national, s'y est surcroît maintenue en dépit de deux précédentes mesures d'éloignement auxquelles elle n'a pas déféré. De plus, cette dernière ne fait état d'aucuns liens d'une autre nature que familiale tissés sur le territoire français et n'établit, pas plus d'ailleurs qu'elle n'allègue être dépourvue d'attaches en Arménie, pays dans lequel elle a vécu jusqu'à l'âge de quarante-quatre ans au moins, ni qu'il existerait un obstacle sérieux à ce que la cellule familiale s'y reconstitue et à ce qu'elle s'y réinsère professionnellement.

6. Par ailleurs, la requérante soutient que son époux, atteint d'une spondylarthrite ankylosante laquelle impose " impérativement une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et dont il n'aurait pas accès dans son pays d'origine ", a déposé une demande de titre de séjour, toujours en cours d'instruction. Or, elle ne démontre pas, en se bornant à produire la copie d'un avis de réception d'un pli, dont le contenu demeure inconnu, expédié en lettre recommandée et reçu par la sous-préfecture de Creil le 30 mai 2023, de la réalité de ses assertions, ce alors même qu'il ressort des pièces du dossier que son mari a, comme elle, fait l'objet de deux précédentes obligations de quitter le territoire à l'exécution desquelles il ne s'est pas soumis. En outre, si Mme B soutient que son éloignement empêcherait à sa benjamine tout juste majeure et toujours à sa charge, de passer son baccalauréat mention " section bi-nationale ", elle n'établit toutefois pas l'impossibilité pour cette dernière de poursuivre ses études en Arménie, pays dont elle est également ressortissante et qu'elle a quitté à l'âge de quatorze ans, en vue de l'obtention d'un diplôme équivalent. De surcroît, Mme B, qui se prévaut, enfin, de la présence en France de sa fille aînée de vingt-deux ans détentrice d'un titre de séjour l'autorisant à travailler portant la mention " vie privée et familiale " dont elle affirme, sans toutefois le démontrer, qui lui a été délivré pour " raisons de santé ", ne justifie, en tout état de cause, aucunement le caractère indispensable de sa présence à ses côtés pour lui prodiguer une quelconque aide ou accompagnement.

7. Aussi, il ne ressort pas des comptes-rendus d'hospitalisation et de consultation, attestant que la situation de Mme B, opérée d'un kyste colloïde lui provoquant d'intenses céphalées en mai 2022, demeure " inchangée " depuis six mois, que l'état de santé de cette dernière nécessite une prise en charge sous peine d'être exposé à des conséquences d'une exceptionnelle gravité ni qu'elle ne pourrait bénéficier de soins appropriés à sa pathologie en Arménie. Enfin, si Mme B établit, à l'occasion de la présente instance, exercer, à la date de l'arrêté attaqué, une activité professionnelle en qualité de couturière dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée conclu le 1er septembre 2022, une telle circonstance, de même que celles selon lesquelles elle déclare ses revenus auprès de l'administration fiscale et participe à des ateliers de couture et d'apprentissage de la langue française, ne sauraient suffire à elles-seules à démontrer son insertion suffisante sur le territoire français. Par suite, la préfète de l'Oise, à supposer même qu'elle ait été pleinement informée de la poursuite par l'intéressée de son activité professionnelle, aurait pris la même décision quand bien elle aurait pris en compte un tel motif.

8. Compte tenu de l'ensemble des éléments exposés aux trois points qui précèdent, la préfète de l'Oise, en prenant la décision attaquée, n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Il en va de même, eu égard à ce qui précède ainsi que compte tenu du caractère détaillé de la motivation de la décision attaquée, du moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux de la situation de l'intéressée.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. D'une part, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Par ailleurs, l'article L. 612-3 de ce code prévoit que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

10. Quand bien même Mme B a procédé à la remise de son passeport aux services de la préfecture de l'Oise et justifie, depuis 2019, être prise en charge sur un dispositif d'hébergement d'urgence à Nogent-sur-Oise, la préfète de l'Oise a relevé que l'intéressée ne présentait pas de garanties de représentation suffisantes aux motifs, non contestés, qu'elle ne peut justifier être entrée régulièrement sur le territoire français, qu'elle n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour et qu'elle s'est soustraite à l'exécution de mesures d'éloignement dont elle a fait l'objet. Dans ces conditions, il résulte de l'instruction que l'autorité préfectorale aurait pris la même décision en se fondant sur le seul motif tiré de ce que Mme B entre dans le champ d'application des 1° et 5° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. D'autre part, il ressort du contenu de la décision litigieuse que la situation personnelle de Mme B a été examinée par l'autorité préfectorale. Le moyen tiré du défaut d'examen complet de sa situation ne peut donc qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". En outre, l'article L. 612-10 de ce code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

13. La décision attaquée se fonde sur la durée de présence ainsi que l'absence d'intégration en France de Mme B, sur les attaches familiales dont elle dispose sur le territoire auprès de qui sa présence n'est toutefois pas indispensable, sur le fait qu'elle a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement à laquelle elle n'a pas déféré et sur la circonstance qu'elle est défavorablement connu des services de police pour des faits de vol à l'étalage.

14. Si la requérante soutient que l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée par la préfète de l'Oise méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au motif que sa fille en situation régulière sur le territoire français, certes âgée de vingt-deux ans, est toujours sa charge, il ressort toutefois des pièces du dossier que le titre de séjour dont son aînée dispose l'autorise à travailler et que cette dernière conserve la faculté de rendre visite épisodiquement aux membres de sa famille retournés vivre en Arménie. Par suite, et alors que, ainsi que cela a été exposé au point 7, la requérante n'apporte aucun élément de nature à établir que le caractère nécessaire de sa présence aux côtés de sa fille aînée, il s'ensuit que le moyen soulevé en ce sens doit être écarté, de même que celui tiré du défaut d'examen complet de sa situation.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

15. En premier lieu, eu égard à ce qui vient d'être exposé aux points 4 à 8, le moyen tiré de ce que la décision portant assignation à résidence est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

16. En second lieu, en se bornant à soutenir que la préfète de l'Oise l'a assignée à résidence dans la commune de Creil alors que " sauf erreur la commune de Creil n'est pas une résidence ", Mme B n'assortit pas son moyen des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions relatives aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la préfète de l'Oise et à Me Pereira.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2023.

La magistrate désignée,

Signé :

P. BEAUCOURTLa greffière,

Signé :

S. GRARE

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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