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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2304303

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2304303

mardi 9 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2304303
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 décembre 2023 Mme A C, représentée par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord a prononcé son transfert aux autorités espagnoles ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de prendre en charge l'instruction de sa demande d'asile, ou de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle méconnait les articles 21, 22 et 206 du règlement (UE) n° 604/2013 dès lors qu'il n'est pas établi que les autorités espagnoles ont été destinataires d'une demande de transfert ni qu'elles ont accepté le transfert ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision attaquée méconnait l'article 6 paragraphe 1 du règlement (UE) n° 604/2013 et l'article 3 paragraphe 1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

Le 15 décembre 2023, le préfet du Nord, a produit les pièces du dossier de Mme C.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, conformément aux articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, a été entendu le rapport de Mme Galle, vice-présidente.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante russe née le 18 août 1998, s'est présentée à la préfecture de l'Oise le 7 septembre 2023, en vue de déposer une demande d'asile. Le 28 septembre 2023 les autorités espagnoles ont été saisies d'une demande de prise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 12 paragraphe 4 règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Les autorités espagnoles ont donné leur accord explicite à la prise en charge de Mme C le 18 octobre 2023. Par un arrêté du 30 novembre 2023, le préfet du Nord a décidé du transfert de l'intéressée aux autorités espagnoles.

2. En premier lieu, par un arrêté du 27 novembre 2023, publié le même jour au recueil n° 343 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme D B, adjointe à la cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, en particulier, les décisions de transfert. Le moyen d'incompétence du signataire de la décision litigieuse, qui manque en fait, doit donc être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Il précise que Mme C a demandé l'asile en France le 7 septembre 2023 et que les autorités espagnoles, saisies par la France le 28 septembre 2023 sur le fondement du paragraphe 4 de l'article 12 de ce règlement, ont explicitement accepté de la prendre en charge le 18 octobre 2023. Dès lors, l'arrêté en litige énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde avec une précision suffisante pour permettre à la requérante de comprendre les motifs de la décision et, le cas échéant, d'exercer utilement son recours. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté contesté doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme C s'est vu délivrer, lors d'un entretien individuel, le 7 septembre 2023, deux brochures d'informations en langue russe, comprise lue et parlée par l'intéressée, dont l'une dite " A " intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' ", l'autre dite " B " intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ". Le préfet du Nord produit une copie de chacune des brochures remises à la requérante portant la signature de l'intéressée. Ces deux brochures comportent l'ensemble des informations rendues obligatoires par les dispositions précitées. Ainsi, la requérante a reçu toutes les informations requises lui permettant de faire valoir ses observations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

5. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme C a été reçue en entretien individuel le 7 septembre 2023, que celui-ci s'est déroulé avec l'assistance d'un interprète en langue russe, langue comprise par l'intéressée. Par suite, le moyen tiré de la violation de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

6. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que les autorités espagnoles ont accepté explicitement, le 18 octobre 2023, de prendre en charge la requérante sur le fondement de l'article 12, paragraphe 4 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite le moyen tiré de ce qu'aucun accord des autorités espagnoles n'est intervenu pour la prise en charge de Mme C doit être écarté et le moyen tiré de la méconnaissance des articles 21 et 22 du règlement (UE) n° 604/2013 doit également être écarté.

7. En sixième lieu, le moyen tiré de la violation de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 relatif à la notification d'une décision de transfert n'est pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé.

8. En septième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Il résulte de ces dispositions que si le préfet peut refuser l'admission au séjour d'un demandeur d'asile au motif que la responsabilité de l'examen de cette demande relève de la compétence d'un autre Etat membre, il n'est pas tenu de le faire et peut autoriser une telle admission au séjour en vue de permettre l'examen d'une demande d'asile présentée en France.

9. Mme C soutient qu'elle ne sera pas prise en charge en Espagne alors qu'elle est prise en charge en France où elle bénéficie d'un logement décent alors qu'elle se trouverait isolée et sans ressources en Espagne. Elle soutient également, sans toutefois l'établir, qu'elle dispose du soutien de proches en France. Toutefois, la seule circonstance que la requérante soit hébergée en France ne suffit pas à établir que le préfet aurait dû faire application des dispositions citées au point 8 pour l'autoriser à présenter sa demande d'asile en France. En outre la requérante n'établit par aucun élément quelles seraient ses conditions de vie en Espagne durant l'examen de sa demande d'asile. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Nord aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Pour les mêmes motifs, et alors qu'elle ne se prévaut d'aucune attache familiale en France à l'exception de son enfant mineur entré avec elle sur le territoire français, le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En dernier lieu, si l'enfant de Mme C né en 2013, est scolarisé en France depuis le 1er septembre 2023, cette seule circonstance ne suffit pas à établir que la décision de transfert en Espagne de l'intéressée porterait atteinte à l'intérêt supérieur de cet enfant. Il n'est pas davantage établi que l'état de santé de cet enfant nécessiterait son maintien sur le territoire français durant l'examen de la demande d'asile de sa mère. Par suite, le moyen tiré de la violation de l'article 3 paragraphe 1 de la convention relative aux droits de l'enfant doit être écarté, de même que celui tiré de la violation de l'article 6 du règlement (UE) n° 604/2013.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 30 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord a ordonné son transfert aux autorités espagnoles. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais liés au litige doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Tourbier, et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2024.

La magistrate désignée

signé

C. Galle

La greffière

signé

M-A Boignard

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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