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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2304451

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2304451

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2304451
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 décembre 2023 et le 12 mars 2024, Mme A C, représentée par Me Homehr, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 novembre 2023 par lequel le préfet de la Somme lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement ;

3°) de mettre à la charge du préfet de la Somme, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :

- cette décision portant refus de délivrer un titre de séjour a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant un délai de départ volontaire :

- le délai de départ volontaire de trente jours est insuffisant, dès lors qu'elle suit ses études en France, et qu'elle s'occupe de sa mère malade.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 mars 2024, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Mme A C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Parisi, conseillère ;

- et les observations de Me Porcher, substituant Me Homehr, représentant Mme A C ainsi que les observations de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante libanaise née le 23 novembre 1981 est entrée sur le territoire français le 19 mars 2022, sous couvert d'un visa de court séjour valable du 28 décembre 2021 au 25 juin 2022. Le 27 juillet 2023, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile. Par un arrêté du 23 novembre 2023, dont Mme C demande l'annulation, le préfet de la Somme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2024. Il n'y a pas lieu, par suite, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, par un arrêté du 31 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, le préfet de la Somme a donné délégation à M. Emmanuel Moulard, secrétaire général de la préfecture et signataire de l'arrêté attaqué, pour signer notamment toutes les décisions et tous les actes de procédure prévus en matière de police des étrangers par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. /A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

5. La décision portant refus de titre de séjour vise les textes dont elle fait application, et notamment l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article L. 435-1 de ce code. Cette décision précise les éléments de la situation professionnelle et personnelle de Mme C sur lesquels le préfet s'est fondé, et notamment que si l'intéressée se prévaut de la présence de sa mère et de son frère tous deux en situation irrégulière, elle ne justifie pas de considérations humanitaires ou exceptionnelles. Ce faisant, le préfet de la Somme a suffisamment motivé sa décision. Dès lors, le refus de titre de séjour comportant les circonstances de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, le moyen tiré de sa motivation insuffisante doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; () ". Et aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

7. Mme C, qui n'est présente en France que depuis le 19 mars 2022, soutient y résider avec sa mère et son frère. Toutefois, il ressort des écritures du préfet en défense, non contestées par la requérante, que ceux-ci sont en situation irrégulière sur le territoire français et que sa mère fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. En outre, si Mme C se prévaut de son statut d'auditeur libre à l'université Picardie Jules Verne, du suivi d'une formation privée " objectif barreau " et de son engagement bénévole, ces seules circonstances ne suffisent pas à établir, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour et en dépit de ses efforts d'insertion, son intégration ancienne, intense et stable au sein de la société française. Dans ces conditions, Mme C n'est pas fondée à soutenir que le refus de titre de séjour qui lui a été opposé porterait une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale et serait intervenu en méconnaissance des dispositions et stipulations citées au point précédent. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

9. Si Mme C soutient que la décision litigieuse méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, eu égard à la situation dans son pays d'origine, une telle circonstance, au demeurant non assortie de précisions, n'est pas, à elle seule, constitutive d'un motif exceptionnel au sens des dispositions précitées. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points précédents, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision refusant un titre de séjour doit être écarté.

11. En deuxième lieu, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. En tant qu'il est dirigé contre la décision d'obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant, dès lors que cette décision d'éloignement n'a pas pour objet de fixer le pays de destination, lequel est déterminé par une décision distincte. Mme C dirige également ce moyen à l'encontre de la décision fixant le pays de destination. A ce titre, si la requérante fait état de risques encourus en cas de retour au Liban en raison des troubles et violences dans sa région d'origine, et se prévaut à ce titre d'articles de journaux et d'une attestation d'un psychologue, ces éléments ne suffisent pas à démontrer la réalité des risques qu'elle soutient encourir en cas de retour dans son pays d'origine, alors même qu'il ressort des pièces du dossier que sa demande d'asile a été rejetée définitivement par la cour nationale du droit d'asile le 17 mars 2023. Par suite, ce moyen doit être écarté.

13. Dans les circonstances de l'espèce exposées au point 7, et en dépit des efforts d'intégration notamment par le suivi d'études de droit dans la perspective d'une reprise en France de sa profession d'avocat qu'elle fait valoir, Mme C n'est pas fondée à soutenir que la décision d'obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant un délai de départ volontaire :

14. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. "

15. Si Mme C soutient que le délai de départ volontaire de trente jours est insuffisant au regard notamment de ses efforts d'insertion par les études, elle n'établit ni même n'allègue avoir sollicité un délai plus long et ne précise pas, de surcroît, la durée dont elle aurait souhaité disposer. En tout état de cause, il résulte de ce qui a été dit aux points 7 et 13 du présent jugement qu'elle ne justifie pas d'une intégration ancienne, intense et stable au sein de la société française. En outre, la seule circonstance alléguée, et au demeurant non établie par les pièces du dossier, de la nécessité de sa présence auprès de sa mère malade ne suffit pas à établir à elle seule le caractère disproportionné et insuffisant du délai de trente jours, alors qu'il ressort des pièces du dossier que cette dernière est également en situation irrégulière sur le territoire français et qu'elle fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Dans ces conditions, Mme C n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Somme a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en ne lui accordant pas de délai supérieur à trente jours pour quitter le territoire français. Ce moyen doit donc être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme A C doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre Mme C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au préfet de la Somme et à Me Homehr.

Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Binand, président,

- Mme Parisi, conseillère,

- M. B, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

J. PARISI

Le président,

Signé

C. BINAND

Le greffier,

Signé

N. VERJOT

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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